Ce que les institutions ne disent pas : relire Marc Bloch et George Unwin en 2026

Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)

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Claude Diebolt « Ce que les institutions ne disent pas : relire Marc Bloch et George Unwin en 2026 », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, octobre 2026.

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Une collègue m’interrogeait récemment sur George Unwin (historien britannique de l’économie) et sur l’un de ses articles publiés en 1927. En cherchant à lui répondre, je suis revenu à ce texte que j’utilise pour mes enseignements et que Marc Bloch lui avait consacré en 1929, dans le premier volume des Annales d’histoire économique et sociale : « George Unwin, sa vie et les idées directrices de son œuvre ».

Bloch y retrace la vie d’un historien aujourd’hui peu lu, cherche à retrouver l’unité d’une œuvre apparemment dispersée et s’interroge sur les convictions qui en ont orienté les recherches. Il reconnaît la fécondité de certaines des intuitions d’Unwin, tout en discutant les conclusions qu’il en tire. Au fil de cette lecture, une question apparaît, qui me semble dépasser largement l’histoire économique britannique : comment les institutions contribuent-elles réellement aux transformations économiques ?

La question peut sembler ancienne. Elle est pourtant au cœur de bien des interrogations européennes contemporaines.

Un historien qui connaissait l’industrie autrement que par les archives

George Unwin naît en 1870 à Stockport, dans le Lancashire, au cœur de l’Angleterre industrielle. Ses parents tiennent d’abord une taverne, puis une petite épicerie. À treize ans, il entre dans les bureaux d’une fabrique de chapeaux. Son parcours universitaire ne commence que plus tard, grâce à plusieurs bourses qui le conduisent à Cardiff, Oxford, puis Berlin.

Bloch s’attarde sur ces années de formation, non par goût de l’anecdote, mais parce qu’elles permettent de comprendre les questions que le futur historien allait poser au passé. Unwin avait connu les réalités de l’industrie avant de les étudier. Il avait côtoyé ouvriers et employeurs, observé les relations sociales d’une ville manufacturière et participé, plus tard, à des activités sociales dans les quartiers populaires de Londres. Son expérience du monde économique n’était donc pas exclusivement livresque. Certes, cela ne faisait pas de lui un historien plus objectif qu’un autre, mais cela avait contribué à orienter son regard. Lorsqu’il étudiait les corporations médiévales, les associations de marchands ou les premières manufactures, il ne voyait pas seulement des règlements, des privilèges et des structures juridiques. Il cherchait à retrouver les hommes qui les faisaient fonctionner, les intérêts qui les rapprochaient ou les opposaient, les arrangements par lesquels ils organisaient leurs activités.

Bloch insiste sur cette sensibilité au concret. L’œuvre d’Unwin, observe-t-il, présente une unité profonde malgré la diversité de ses objets. Des guildes médiévales aux transformations de l’industrie moderne, une même question revient : celle de l’organisation de la production. Mais cette organisation n’est jamais réduite à une mécanique institutionnelle. Elle est d’abord une réalité humaine.

Il y a là, je crois, une première leçon, assez simple, mais que nous oublions parfois. Les institutions ne vivent pas indépendamment des individus qui les créent, les utilisent, les contournent et les transforment. Une règle peut être parfaitement conçue et produire des effets inattendus. Une organisation peut poursuivre un objectif sans parvenir à l’atteindre. Une réforme peut modifier les textes sans modifier immédiatement les comportements. Inversement, des transformations importantes peuvent naître d’initiatives qui n’avaient pas été prévues par les institutions existantes. Entre l’intention et le résultat, il y a toujours quelque chose à comprendre.

Ce que l’on apprend de ceux avec qui on n’est pas d’accord

L’itinéraire intellectuel d’Unwin comporte un épisode qui m’intéresse particulièrement. Au cours de sa formation, il séjourne à Berlin et suit l’enseignement de Gustav Schmoller, figure majeure de l’École historique allemande. Bloch relève un contraste frappant : Unwin devait beaucoup à Schmoller comme historien, mais presque rien comme homme de doctrine. Il avait appris auprès de lui à prendre au sérieux les institutions, les contextes historiques et les transformations de longue durée. Mais il n’avait nullement adopté sa conception du rôle de l’État. Là où Schmoller accordait une place importante à l’action publique, Unwin manifestait une profonde méfiance envers les interventions gouvernementales. Il faisait davantage confiance aux individus et aux associations formées spontanément pour organiser la vie économique.

Cette distinction mérite que l’on s’y arrête. Une influence intellectuelle n’implique pas nécessairement une adhésion doctrinale. On peut apprendre d’un auteur sans partager ses conclusions. On peut emprunter une méthode sans adopter une vision du monde. On peut même trouver chez celui avec qui on est en désaccord les instruments qui permettront de formuler plus rigoureusement ses propres questions.

L’histoire de la pensée économique européenne est, elle aussi, traversée par de telles rencontres. Les idées circulent entre les pays, les langues et les traditions scientifiques. Mais elles ne sont presque jamais reçues à l’identique. Elles rencontrent d’autres expériences, d’autres problèmes, d’autres manières de penser. Elles sont discutées, déplacées, parfois transformées. La circulation des idées ne conduit pas nécessairement à leur uniformisation. Elle peut aussi enrichir les désaccords.

Cette observation me semble particulièrement précieuse pour l’Europe d’aujourd’hui. Nous parlons souvent de convergence des institutions, d’harmonisation des règles ou de coordination des politiques. Ce sont des questions importantes. Mais la circulation des connaissances obéit à une logique parfois différente : elle peut être féconde précisément parce que les traditions intellectuelles ne se confondent pas. Apprendre les uns des autres n’exige pas toujours de penser la même chose. Encore faut-il accepter que nos propres convictions puissent être interrogées par ce que nous découvrons ailleurs.

Quand une conviction permet de voir ce que les autres ne voient pas

C’est ici que la lecture de Bloch devient, à mes yeux, particulièrement intéressante. La méfiance d’Unwin envers l’État n’était pas seulement une préférence théorique ; elle appartenait à sa philosophie morale et politique. Son hostilité à la guerre procédait également de convictions très fortes. Ces convictions ont orienté son interprétation de l’histoire économique britannique. Là où certaines traditions historiographiques célébraient l’action éclairée des souverains, Unwin cherchait les intérêts privés, les contraintes et les circonstances qui avaient réellement façonné les échanges. Là où l’histoire maritime britannique mettait en avant les conquêtes et les victoires, il interrogeait leur contribution effective à la prospérité. Et là où l’on attribuait volontiers le développement économique à des décisions gouvernementales, il cherchait à retrouver le rôle des marchands, des associations et des initiatives individuelles.

Bloch reconnaît, bien sûr, la fécondité de cette démarche. Il ne s’agit pas simplement, pour Unwin, de remplacer une histoire favorable à l’État par une histoire qui lui serait hostile. Sa méfiance envers les explications traditionnelles l’a conduit à confronter les interprétations établies aux documents et à mettre au jour des mécanismes que d’autres historiens avaient moins volontiers recherchés. Mais Bloch ne se laisse pas entraîner jusqu’au bout de cette logique. Il observe que l’opposition entre un État contraignant et des associations spontanées supposées libres est historiquement trop simple. Les associations privées peuvent elles-mêmes exercer de fortes contraintes. De même, l’opposition entre commerce et violence ne résiste pas toujours à l’examen des sociétés du passé. Il reconnaît donc la valeur des positions d’Unwin, sans considérer que sa philosophie sociale en fournit nécessairement l’explication définitive.

Je trouve cette attitude intellectuelle remarquable. Bloch ne demande pas à Unwin d’être dépourvu de convictions. Il cherche à comprendre comment celles-ci ont contribué à orienter ses recherches, ce qu’elles lui ont permis de découvrir et ce qu’elles l’ont parfois empêché de voir. Il distingue ainsi deux choses que nous avons parfois tendance à confondre : ce qui nous conduit à poser une question et ce qui nous autorise à y répondre. En somme, une conviction peut ouvrir une enquête, elle peut nous rendre attentifs à des phénomènes négligés, nous encourager à discuter des interprétations établies, nous conduire vers des archives que d’autres n’avaient pas jugé nécessaire d’explorer. Mais elle ne constitue pas, à elle seule, une explication. Celle-ci commence lorsque l’intuition devient une proposition susceptible d’être confrontée aux faits. Et lorsque les faits résistent, il faut accepter de revenir sur l’intuition. C’est peut-être l’une des leçons les plus actuelles de ces quelques pages publiées en 1929.

L’Europe ne se transforme pas par décret

Mais quel rapport avec l’Europe contemporaine ?

Il serait évidemment excessif de chercher dans l’œuvre d’Unwin, ou dans la lecture qu’en propose Bloch, une réponse aux difficultés européennes de 2026. Les sociétés ont changé, les institutions également. Et l’on ferait bien mauvais usage de l’histoire en transformant les convictions d’un historien britannique du début du XXᵉ siècle en recommandations pour les politiques européennes d’aujourd’hui. Mais les questions qu’il posait peuvent nous aider à regarder autrement certains problèmes. Nous parlons beaucoup de réglementation, de gouvernance, de politiques industrielles, de financement de la recherche, de capital humain et d’innovation. Mais une difficulté apparaît lorsque nous confondons l’existence d’un dispositif avec les transformations qu’il est censé produire. En effet, une politique de recherche ne se réduit pas à son budget, une politique industrielle ne se résume pas à un programme, un marché commun ne se confond pas avec les règles qui en organisent le fonctionnement, une stratégie d’innovation ne produit pas nécessairement de l’innovation parce qu’elle en porte le nom. Entre la décision et ses effets, il existe tout un ensemble de comportements, d’anticipations, d’incitations, de coopérations et de résistances. Les institutions influencent ces comportements, mais les comportements transforment aussi les institutions. Et cette interaction se déploie dans le temps.

L’Europe ne se transforme pas simplement parce qu’elle décide de se transformer. Elle se transforme lorsque des décisions, des connaissances, des initiatives et des comportements parviennent à modifier durablement les relations économiques et sociales. Ceci ne signifie évidemment pas que les décisions publiques seraient inutiles. Cela signifie, à mes yeux, que leur efficacité ne peut être déduite de leurs seules intentions. Elle doit être expliquée… et, autant que possible, mesurée.

Ce qui se passe derrière les institutions

À la dernière page de son analyse, Bloch souligne que la méfiance d’Unwin envers l’action gouvernementale l’avait conduit à rechercher des forces historiques moins visibles que celles mises en avant par les récits centrés sur les souverains et leurs décisions. Il ne partage pas toutes les conclusions d’Unwin, mais il reconnaît que cette manière de déplacer le regard a enrichi l’histoire économique.

Je serais tenté de prolonger cette intuition. Lorsque nous cherchons aujourd’hui à comprendre les performances économiques européennes, nous observons naturellement ce qui existe : les entreprises créées, les investissements réalisés, les brevets déposés, les emplois occupés, les technologies adoptées. Ces informations sont indispensables, mais une partie de l’histoire économique se trouve aussi dans ce qui n’a pas eu lieu : les entreprises qui n’ont jamais été créées, les coopérations qui ne se sont pas formées, les innovations qui ne sont pas sorties des laboratoires, les talents qui n’ont pas rencontré les institutions capables de les accueillir, les expérimentations auxquelles personne n’a donné leur chance.

Ces possibilités non réalisées ne se laissent pas observer aussi facilement que les décisions inscrites dans les archives ou les montants figurant dans les statistiques. Elles ne sont pourtant pas nécessairement sans importance. C’est ici que l’histoire économique rencontre l’analyse contrefactuelle. Pour comprendre les effets d’une institution, il ne suffit pas toujours d’observer ce qui s’est produit, il faut aussi se demander, avec toute la prudence méthodologique nécessaire, ce qui aurait pu se produire autrement. Une institution peut avoir favorisé une transformation. Elle peut aussi avoir retardé une autre transformation dont nous ne voyons pas immédiatement les traces. Et c’est précisément pourquoi mesurer ne dispense jamais de comprendre.

Comprendre, expliquer, mesurer… et laisser agir le temps

Cette relecture de Bloch m’a naturellement ramené à une interrogation qui accompagne mes propres travaux cliométriques depuis plus de trente ans.

J’ai progressivement pris l’habitude de résumer ma conception de la cliométrie par une équation conceptuelle simple :

Cliometrics ≔ (Verstehen ⇄ Erklären ⇄ Measurement) + t

Comprendre, expliquer et mesurer ne constituent pas trois étapes indépendantes. Elles se répondent, se corrigent et se transforment mutuellement. Comprendre sans chercher à expliquer risque de conduire à une accumulation de faits. Expliquer sans chercher à comprendre risque de produire des modèles détachés des réalités historiques. Mesurer sans l’un ni l’autre peut nous renseigner avec une grande précision sur des phénomènes dont nous n’avons pas suffisamment interrogé la signification. Quant au t, il ne désigne pas simplement le temps qui passe. Il rappelle que les institutions évoluent, que les comportements changent et que nos concepts, nos mécanismes explicatifs et nos instruments de mesure doivent eux-mêmes être confrontés à l’histoire.

Je ne prétends évidemment pas qu’Unwin aurait été un cliométricien avant la lettre. Mais la lecture que Bloch propose de son œuvre rappelle que certaines ambitions de la cliométrie existaient bien avant l’apparition du terme : retrouver les mécanismes derrière les événements, confronter les interprétations aux faits et comprendre comment les relations économiques évoluent dans le temps.

Depuis, les méthodes ont changé. Les questions, elles, ont toutefois une remarquable longévité.

Apprendre à regarder autrement

Revenons une dernière fois à l’Europe. Les débats sur son avenir sont souvent présentés comme des choix entre de grandes orientations : davantage ou moins d’intervention publique, davantage ou moins de réglementation, davantage ou moins de coordination, davantage ou moins de liberté laissée aux acteurs. Ces oppositions permettent parfois de clarifier les désaccords, mais elles ne suffisent pas à expliquer les transformations économiques.

En effet, dans quelles circonstances une intervention publique permet-elle à des initiatives de se développer ? Dans quelles circonstances les freine-t-elle ? Comment des associations privées contribuent-elles à la coordination économique ? Quand deviennent-elles, à leur tour, des obstacles à l’entrée ou au changement ? Aucune de ces questions ne possède de réponse valable indépendamment des institutions, des acteurs et du moment historique considérés. C’est précisément ce que rend si stimulante la lecture de Bloch. Il admire chez Unwin le courage de regarder là où d’autres ne regardaient pas, mais il conserve la liberté de ne pas le suivre jusqu’au bout. Il distingue ce qu’une conviction permet de découvrir de ce qu’elle conduit parfois à ne plus voir. Et il nous rappelle, sans en faire une doctrine, qu’il existe toujours davantage dans la vie économique que ce que les récits institutionnels les mieux ordonnés parviennent à saisir.

L’Europe a évidemment besoin d’institutions, de règles et de décisions. Mais pour comprendre comment elle se transforme, il faut aussi regarder ce qui se passe entre elles, autour d’elles et parfois malgré elles. Non pour opposer une fois de plus l’État et la société, mais pour comprendre comment ils agissent l’un sur l’autre, comment leurs relations évoluent et comment de nouvelles possibilités apparaissent ou disparaissent.

Une institution ne se comprend pas seulement à partir de ce qu’elle organise. Il faut aussi chercher à comprendre ce qu’elle rend possible, ce qu’elle empêche et ce qu’elle permet d’apprendre. En 1929, Marc Bloch relisait George Unwin pour retrouver, derrière une œuvre apparemment dispersée, une manière originale de comprendre les transformations économiques. Près d’un siècle plus tard, sa lecture nous invite peut-être à une modestie assez salutaire. L’histoire ne nous dit pas ce que l’Europe doit devenir. Elle peut en revanche nous apprendre à ne pas confondre nos convictions avec des explications, nos institutions avec leurs effets, et nos intentions avec les transformations qu’elles produisent réellement. C’est là, sans doute, une bonne manière de continuer à chercher.

Référence

Bloch, M. (1929), « George Unwin, sa vie et les idées directrices de son œuvre », Annales d’histoire économique et sociale 1(2), 241-247.

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