De Sombart à l’Europe de 2026 : penser la transformation
Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)
Citer cet article
Claude Diebolt « De Sombart à l’Europe de 2026 : penser la transformation », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, septembre 2026.
Krieg und Kapitalismus de Werner Sombart peut paraître bien éloigné des débats contemporains sur l’intelligence artificielle, la transition énergétique, la politique industrielle ou l’autonomie stratégique européenne. Publié en 1913, le livre appartient à un autre monde. Et pourtant, en travaillant sur les origines profondes de la destruction créatrice (Diebolt, Diebolt, Mishra, 2026), une question ne m’a pas quitté : qu’est-ce qui permet à une économie de se transformer lorsque le monde autour d’elle change ?
C’est peut-être l’une des questions les plus intéressantes que nous laisse Sombart.
On associe aujourd’hui presque spontanément la destruction créatrice à Joseph Schumpeter (1942). À juste titre : c’est lui qui lui donnera son nom, sa force analytique et sa postérité. Mais Sombart avait décrit, près de trente ans auparavant, un mécanisme étonnamment proche. Dans Krieg und Kapitalismus, la destruction n’est pas seulement disparition de ce qui existait auparavant. Elle peut aussi créer les conditions de l’apparition de quelque chose de nouveau.
L’exemple le plus saisissant est peut-être aussi l’un des plus simples : le bois. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer ce que représentait cette ressource dans les économies européennes d’avant l’industrialisation. Le bois servait à construire, à chauffer, à produire, à fondre les métaux, à fabriquer les navires. La construction navale et la métallurgie exerçaient ainsi une pression considérable sur les forêts européennes. Derrière ce phénomène apparaît la question de la Holznot, la pénurie ou, plus exactement, la crainte d’une pénurie de bois.
C’est ici que Sombart devient particulièrement intéressant. Il ne voit pas seulement dans la destruction des forêts une perte de ressources. Il observe ce qu’elle met en mouvement. La rareté encourage la recherche de substituts ; le charbon prend une importance nouvelle ; le coke ouvre d’autres possibilités à la métallurgie. Une contrainte portant sur une ressource contribue ainsi à déplacer les techniques, les prix, les investissements et, finalement, une partie du système productif lui-même.
Sombart voit surgir de la destruction un nouvel « esprit créateur ». La séquence qu’il décrit est presque déconcertante de modernité : destruction → rareté → substitution → innovation → nouvelle trajectoire.
Ce qui m’intéresse dans cet exemple n’est donc pas seulement qu’il annonce, d’une certaine manière, la destruction créatrice. C’est autre chose. Ce qui intéresse Sombart, au fond, c’est la transformation. Comment un système économique devient-il autre chose que ce qu’il était ?
La question est ancienne. Mais Sombart regarde ailleurs. Chez lui, la transformation peut aussi être imposée par l’histoire : la guerre, l’État, la rareté, les changements institutionnels, bref des circonstances que les acteurs n’ont pas choisies. Là où Schumpeter placera l’entrepreneur au centre du mouvement, Sombart regarde volontiers les forces historiques qui déplacent le terrain sur lequel les entrepreneurs eux-mêmes doivent agir.
Cette différence me paraît importante. Elle nous rappelle que les économies ne se transforment pas seulement parce que quelqu’un a voulu les transformer. Elles changent aussi parce que le monde dans lequel elles fonctionnent cesse progressivement d’être celui pour lequel elles avaient été organisées.
C’est ici que l’Europe de 2026 entre en scène.
La comparaison a évidemment ses limites. Il ne s’agit pas de chercher dans un livre publié en 1913 les réponses aux problèmes européens du XXIe siècle, encore moins de faire dire à Sombart ce qu’il ne pouvait ni connaître ni imaginer. Mais la question qu’il pose demeure étrangement familière.
La transition énergétique modifie notre rapport aux ressources. L’intelligence artificielle transforme les conditions de production et de diffusion des connaissances. Les tensions géopolitiques révèlent des dépendances que plusieurs décennies d’intégration économique avaient parfois rendues moins visibles. La guerre est revenue sur le continent européen. La compétition entre les États-Unis et la Chine redessine la géographie de la puissance technologique. Le vieillissement transforme lentement les équilibres démographiques.
Rien de tout cela n’est comparable terme à terme au monde décrit par Sombart. Mais ce qui frappe peut-être en 2026 est moins chacune de ces transformations prise isolément que leur simultanéité. Et c’est précisément cette simultanéité qui rend difficile la perception de ce qui est en train de se produire. Nous savons nommer l’intelligence artificielle, la transition énergétique, le vieillissement, la guerre, les dépendances industrielles. Nous savons moins bien dire ce que leur combinaison est en train de transformer.
Peut-être est-ce d’ailleurs l’une des difficultés fondamentales de toute période de transformation : ceux qui la vivent n’en connaissent pas encore le nom. En cela, l’historien bénéficie d’un privilège dont les contemporains sont privés : il connaît la suite. Nous savons aujourd’hui que le charbon, le coke, la machine à vapeur ou les nouvelles formes d’organisation de la production appartiennent à une transformation que nous avons appris à appeler industrialisation. Ceux qui la vivaient en percevaient les prix, les pénuries, les inventions, les conflits et les bouleversements. Ils ne disposaient pas nécessairement du récit qui, plus tard, permettrait de les réunir en une même trajectoire.
C’est peut-être aussi ce que Sombart nous apprend à regarder. Une rupture n’est pas seulement un choc auquel une économie doit résister. Elle modifie des comportements, révèle des raretés, rend certaines solutions moins viables, en favorise d’autres et ouvre parfois des trajectoires qui n’étaient pas imaginables auparavant.
Cela ne signifie évidemment pas que toute destruction soit créatrice. Une guerre peut seulement détruire. Une pénurie peut appauvrir sans provoquer d’innovation. Une société peut s’enfermer dans une trajectoire plutôt qu’en ouvrir une nouvelle. L’histoire économique offre suffisamment d’exemples de stagnations et d’effondrements pour nous prémunir contre toute lecture providentielle de la destruction créatrice.
Sombart ne nous dit donc pas que la crise est bonne. Il nous invite à observer ce qu’elle transforme. La nuance me paraît essentielle. Elle permet aussi de comprendre pourquoi l’exemple du bois est plus profond qu’il n’en a l’air. Ce n’est évidemment pas le bois qui « crée » le charbon, ni la pénurie qui invente mécaniquement le coke. Entre la contrainte et la transformation s’interposent des connaissances, des techniques, des investissements, des décisions, des institutions et des hommes. Une même contrainte peut ainsi produire des trajectoires très différentes.
C’est peut-être ici que Sombart rejoint le plus directement notre présent. La question européenne n’est pas seulement de savoir comment répondre à l’intelligence artificielle, à l’énergie, à la défense, au vieillissement ou aux dépendances industrielles comme à autant de problèmes séparés. Elle est peut-être de se demander si leur simultanéité n’annonce pas une transformation plus profonde du système économique dans lequel l’Europe s’est construite.
Je n’en connais évidemment pas la réponse. Et c’est peut-être là que l’histoire économique retrouve toute son utilité. Non pas parce qu’elle nous dirait ce qu’il faut faire, mais parce qu’elle nous apprend à nous méfier de l’évidence du présent. Nous savons généralement beaucoup mieux expliquer les grandes transformations une fois qu’elles ont eu lieu que reconnaître celles qui sont en train de commencer.
Sombart lui-même en fournit une belle illustration. Il n’a jamais employé l’expression schöpferische Zerstörung. Schumpeter donnera plus tard à la destruction créatrice la formulation qui entrera dans l’histoire de la pensée économique. Mais Sombart avait aperçu quelque chose de peut-être plus large : les systèmes économiques ne se transforment pas seulement malgré les ruptures. Ils peuvent parfois se transformer à travers elles.
C’est d’ailleurs sur cette idée que notre article dans Cliometrica se termine : retrouver une vision historique plus large du capitalisme dans laquelle la transformation elle-même redevient un objet central de l’analyse économique.
Plus d’un siècle après Krieg und Kapitalismus, je trouve cette invitation étonnamment actuelle. Non parce que l’Europe de 2026 ressemblerait au monde de Sombart. Mais précisément parce qu’elle ne lui ressemble plus. Peut-être est-ce finalement ce que signifie penser historiquement la transformation : essayer de comprendre comment un monde cesse progressivement d’être celui que nous connaissions, alors même que nous continuons encore quelque temps à le regarder avec des catégories héritées d’hier.
Références
Diebolt, Claude, Romain Diebolt and Tapas Mishra. 2026. “Werner Sombart and the Deep Origins of Creative Destruction”, Cliometrica 20 (3) : 657–672.
Schumpeter, Joseph A. 1942. Capitalism, Socialism and Democracy. New York and London : Harper & Brothers.
Sombart, Werner. 1913. Krieg und Kapitalismus. München and Leipzig : Duncker & Humblot.
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