Et si le capitalisme innovait pour survivre ?
Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)
Citer cet article
Claude Diebolt « Et si le capitalisme innovait pour survivre ? », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, septembre 2026.
Et si l’innovation n’était pas seulement une affaire de progrès, mais aussi de survie ? En relisant Werner Sombart (1913) à la lumière des travaux de Joachim Radkau (1983) et Rainer Fremdling (1990) sur la Holznot, une autre histoire du capitalisme apparaît : celle d’un système qui ne se transforme pas seulement parce qu’il peut innover, mais parfois parce qu’il ne peut plus continuer comme avant. Une vieille histoire de forêt qui résonne curieusement avec l’Europe d’aujourd’hui.
Il arrive qu’une phrase écrite presque en passant revienne vous chercher quelque temps plus tard.
Dans un article récemment publié dans Cliometrica, avec Romain Diebolt et Tapas Mishra, consacré aux origines profondes de la destruction créatrice chez Werner Sombart, nous écrivions : « Sombart’s account highlights innovations that arise not from entrepreneurial vision but from necessity, coercion, or survival pressures. »
Autrement dit, certaines innovations ne naissent pas nécessairement d’une vision entrepreneuriale, d’un goût du risque ou d’une volonté de conquête. Elles peuvent aussi surgir de la nécessité, de la contrainte, voire de pressions liées à la survie.
Sur le moment, cette phrase servait surtout à distinguer deux manières de penser la transformation du capitalisme.
Dans la représentation devenue canonique avec Joseph Schumpeter (1911), l’innovation se situe au commencement du processus. L’entrepreneur introduit de nouvelles combinaisons ; celles-ci bouleversent les positions acquises, modifient les structures de marché et condamnent progressivement certaines techniques, certaines entreprises ou certaines organisations. La création engendre la destruction.
Chez Sombart, le mouvement peut partir dans l’autre sens. Une guerre détruit. Une ressource se raréfie. Un cadre institutionnel se fissure. Une contrainte matérielle devient plus pressante. Et c’est alors que commence la recherche de solutions nouvelles. La destruction peut précéder la création.
Depuis la publication de notre article, une question me poursuit donc un peu. Et si le capitalisme n’innovait pas seulement pour croître, mais parfois pour survivre ?
La question est volontairement un peu provocatrice. Elle ne signifie évidemment pas que le capitalisme serait un organisme vivant doté d’un mystérieux instinct de conservation. Elle invite plutôt à regarder autrement une partie de son histoire : non plus seulement comme une succession de conquêtes technologiques, mais aussi comme une série d’adaptations à des contraintes qui auraient pu, dans certaines circonstances, interrompre sa trajectoire. Et, pour cela, il faut retourner à une vieille histoire de forêt.
Une forêt peut-elle arrêter le capitalisme ?
Avant l’industrialisation, le bois est partout. Il chauffe les maisons, construit les bâtiments, alimente les fours, les salines et les verreries. Il demeure indispensable à la métallurgie. Plus largement, il fournit à l’économie préindustrielle une part essentielle de sa base matérielle et énergétique.
Chez Sombart, cette dépendance prend presque une dimension civilisationnelle. Radkau rappelle que Sombart oppose un âge « organique », fondé sur les ressources végétales, à l’âge « inorganique » qui lui succède. La civilisation antérieure au XIXe siècle porte jusque dans sa matérialité une empreinte profondément « ligneuse ». Or cette civilisation consomme précisément la ressource sur laquelle elle repose. À mesure que les besoins augmentent, le bois devient plus coûteux, plus difficile à transporter, parfois plus rare. Les conflits autour de son usage se multiplient. Les gouvernements réglementent davantage. Les industries qui en consomment beaucoup deviennent particulièrement sensibles à son prix et à sa disponibilité. Et Sombart en vient à formuler une hypothèse presque spectaculaire.
Joachim Radkau la résume dans son article de 1983 par une expression saisissante : le « drohende Ende des Kapitalismus », la fin menaçante, ou imminente, du capitalisme. La déforestation européenne aurait conduit celui-ci vers une limite que seule l’exploitation du charbon aurait permis de dépasser. Le point culminant de l’argument est plus fort encore. Pour Sombart, ce n’est pas seulement le capitalisme qui aurait été en jeu, mais la capacité du progrès européen à franchir des limites auxquelles d’autres civilisations s’étaient auparavant heurtées. Formulé ainsi, le charbon cesse d’être une simple énergie nouvelle. Il devient une issue. Il ne s’agit plus seulement de produire davantage ou de produire mieux, il s’agit de pouvoir continuer. Et l’innovation prend alors une signification différente. Elle n’est plus seulement progrès, elle devient adaptation. Peut-être même, dans le vocabulaire volontairement un peu plus brutal qui nous intéresse ici : survie.
Lorsque continuer comme avant cesse d’être possible
La différence avec le récit schumpétérien est subtile, mais elle est importante.
Dans sa version la plus simple, la destruction créatrice fonctionne ainsi : innovation → nouvelles combinaisons → concurrence → disparition de l’ancien. Le mouvement commence avec la nouveauté.
Chez Sombart, la séquence peut prendre une autre direction : contrainte → rareté → recherche → substitution → innovation → transformation.
Le premier récit pourrait presque se résumer par : « Je peux faire autrement ». Le second commence plutôt par : « Je ne peux plus continuer ainsi ». La nuance paraît modeste. Elle change pourtant le sens de l’innovation. Dans le premier cas, l’innovation est d’abord conquête de nouvelles possibilités. Dans le second, elle peut être réponse à une vulnérabilité.
La distinction ne doit évidemment pas être poussée trop loin : Sombart et Schumpeter pensent tous deux un capitalisme en transformation permanente. Ils ne placent simplement pas toujours au même endroit le commencement de l’histoire.
Le capitalisme ne se transforme alors pas uniquement parce que certains entrepreneurs imaginent ce qui n’existe pas encore. Il se transforme aussi parce que, périodiquement, les conditions qui permettaient de reproduire l’ancien ordre deviennent moins soutenables. C’est probablement ce qui me frappe aujourd’hui le plus dans Sombart. Il ne décrit pas seulement un capitalisme qui transforme le monde. Il laisse également entrevoir un capitalisme transformé par les contraintes du monde qui l’entoure. Et cette inversion du regard me semble importante.
Nous avons pris l’habitude de raconter l’histoire du capitalisme par son extraordinaire capacité à ouvrir des possibilités nouvelles. Sombart suggère qu’il faut parfois commencer une case plus tôt : par le moment où certaines possibilités anciennes se ferment. L’innovation apparaît alors moins comme une irruption miraculeuse de nouveauté que comme une réponse à une question devenue impossible à éviter.
Et si Sombart avait exagéré ?
Évidemment, l’histoire économique est là pour nous empêcher de tomber amoureux trop vite des belles causalités et c’est tant mieux.
L’une des grandes qualités du texte de Joachim Radkau est précisément de compliquer le récit. Il montre que la fameuse Holznot ne peut être traitée comme une immense pénurie homogène qui aurait soudain frappé l’Europe entière. Les discours sur la rareté du bois sont aussi des discours politiques, administratifs et fiscaux. L’annonce d’une disette imminente pouvait servir à justifier de nouvelles taxes, renforcer le contrôle princier sur les forêts ou légitimer l’intervention de l’État. Autrement dit, une « crise » n’est jamais seulement un fait matériel, elle est aussi une perception, un langage, une construction institutionnelle, et parfois même un instrument de pouvoir.
Radkau va plus loin encore. Les archives ne confirment guère l’image d’une société préindustrielle qui aurait répondu automatiquement à la rareté par l’innovation. Il insiste au contraire sur son Innovationsträgheit, son inertie face à la nouveauté. Les inventeurs suscitent la méfiance ; certaines inventions ressemblent à de la charlatanerie ; des innovations techniquement possibles ne sont pas nécessairement adoptées.
C’est un point essentiel, à mon sens. Une contrainte ne produit pas mécaniquement une innovation. Une pénurie peut inciter à rationner, elle peut pousser à réglementer, elle peut provoquer un conflit, elle peut conduire à modifier les droits de propriété ou les usages, elle peut être contournée par le commerce, elle peut être supportée, elle peut aussi produire du déclin, et parfois seulement, elle peut accélérer l’innovation.
Le déterminisme confortable du type crise → invention → progrès résiste donc assez mal à l’examen historique. Mais ce constat ne détruit pas l’intuition de Sombart, il la rend, me semble-t-il, plus intéressante. Car la véritable question devient alors : pourquoi certaines contraintes débouchent-elles sur une transformation créatrice alors que d’autres produisent seulement du rationnement, de l’appauvrissement ou du déclin ? Voilà une question beaucoup plus difficile et probablement beaucoup plus actuelle.
Ne pas attendre d’être au bord du gouffre
C’est ici que le travail de Rainer Fremdling, publié quelques années après celui de Radkau, apporte un complément particulièrement éclairant.
Fremdling repart explicitement du problème sombartien. À technologie constante, une ressource indispensable mais limitée finit par imposer une contrainte à l’expansion. Une innovation fondamentale permettant de réduire ou d’éliminer la dépendance à cette ressource peut alors repousser la frontière qui limitait jusque-là la croissance. Mais il ajoute immédiatement quelque chose qui me paraît fondamental. Une économie n’a aucune raison d’attendre que la ressource soit presque totalement épuisée avant de réagir. Bien avant la catastrophe, les prix relatifs peuvent commencer à changer. Les incitations se modifient. Des techniques alternatives deviennent progressivement plus attractives. Des essais de substitution apparaissent. Des innovations de procédé sont testées. Et surtout, leur adoption exige du temps.
Fremdling insiste à ce propos sur les processus d’apprentissage, qu’il relie explicitement au learning by doing. L’ancienne et la nouvelle technologie peuvent donc coexister pendant longtemps. L’adaptation n’est pas nécessairement un basculement brutal, elle peut être graduelle, hésitante, imparfaite, faite d’essais, d’erreurs, de retours en arrière et de solutions intermédiaires. Et cela change légèrement notre histoire de la survie.
Le système le plus résilient n’est peut-être pas celui qui sait produire une solution héroïque au moment où tout menace de s’effondrer. C’est peut-être celui qui commence à changer avant que l’effondrement ne devienne probable. La survie économique n’est donc pas nécessairement une réaction désespérée, elle peut être anticipation, et peut-être même apprentissage.
La contrainte n’a jamais une seule réponse
Fremdling nous invite d’ailleurs à éviter une autre simplification. Face à la rareté d’une ressource, l’innovation technologique radicale n’est qu’une réponse parmi d’autres. Il distingue plusieurs stratégies : des solutions institutionnelles, des ajustements à l’intérieur de la technologie existante, des innovations techniques plus profondes, mais aussi le recours au commerce international. Le cas du Siegerland est à cet égard particulièrement instructif. Le découpage même de son étude distingue réponses institutionnelles, innovations à l’intérieur de la technologie traditionnelle, nouvelles technologies et commerce international. Pendant longtemps, une organisation élaborée de la forêt et de la production de charbon de bois avait permis de coordonner les besoins de l’industrie sidérurgique avec les capacités de la ressource locale. Autrement dit, la contrainte avait d’abord produit de l’organisation, pas une révolution technologique, et lorsque la sidérurgie finit par se détacher de cette organisation traditionnelle, la transformation ne peut elle-même être réduite à une simple histoire d’épuisement physique du bois.
Voilà une merveilleuse leçon d’humilité pour l’historien de l’économie. Une même transformation peut être provoquée ici par la rareté, ailleurs par les prix, ailleurs encore par la concurrence, les institutions, le commerce ou l’apprentissage technologique. Les causalités sont rarement aussi propres que les modèles que nous aimons construire. Et peut-être est-ce justement pour cela que l’histoire est utile. Elle rappelle que les mécanismes ont eux aussi une histoire.
Lorsque le handicap devient avantage
Fremdling formule alors une idée que je trouve particulièrement stimulante pour aujourd’hui. Dans une économie ouverte, une pénurie de ressources peut être compensée par des importations. Elle peut donc très longtemps ne produire aucune rupture technologique. L’économie continue, elle achète ailleurs ce qu’elle ne possède plus suffisamment chez elle. La contrainte est déplacée. Mais Fremdling envisage aussi une autre possibilité. La rareté peut se transformer en avantage si le pays qui y est confronté est le premier à mettre au point une technique qui rend l’ancienne ressource moins indispensable. Ce qui était initialement une faiblesse peut alors devenir une source d’avance technologique et, potentiellement, de compétitivité. Il y a là, me semble-t-il, une intuition très forte. La rareté ne crée pas l’innovation, mais elle peut modifier l’espace des possibles. Elle peut rendre certaines recherches plus rentables, certaines expérimentations plus urgentes, certaines technologies, jusque-là jugées trop coûteuses, soudain acceptables. Elle peut modifier le rapport entre le risque de changer et celui de ne rien changer, mais encore faut-il disposer des moyens d’explorer ces possibilités.
En effet, Radkau ajoute ici un avertissement essentiel : le seul désir d’économiser une ressource ne suffit souvent pas à enclencher une innovation majeure. Il faut aussi une perspective d’expansion, une capacité financière et une disposition à supporter les coûts et les risques de la nouveauté. Nous retrouvons alors une distinction qui me paraît fondamentale : la nécessité peut pousser à chercher. Elle ne donne ni les moyens de trouver, ni ceux de diffuser ce qui a été trouvé. Et c’est probablement ici que la vieille histoire de la Holznot rejoint les questions les plus contemporaines.
L’innovation, ou l’art de ne pas disparaître
Nous avons pris l’habitude de penser l’innovation comme le moteur de la croissance. Le vocabulaire lui-même nous y conduit : invention, entrepreneuriat, productivité, progrès, croissance. Sombart suggère peut-être d’ajouter un mot moins glorieux, mais plus ancien : adaptation.
L’innovation pourrait alors être comprise, dans certaines circonstances, comme une manière de préserver la capacité d’un système à continuer d’exister lorsque son environnement change. Cela ne signifie naturellement pas que « le capitalisme » posséderait une volonté propre ou un instinct de conservation. Les systèmes économiques ne veulent rien. En revanche, leurs entreprises, leurs technologies, leurs institutions et leurs organisations évoluent dans des environnements où certaines solutions deviennent progressivement moins viables et où d’autres apparaissent. Certaines entreprises s’adaptent, d’autres disparaissent. Certaines technologies sont améliorées, d’autres sont abandonnées. Certaines institutions apprennent, d’autres se rigidifient. Et peut-être l’une des propriétés les plus remarquables du capitalisme réside-t-elle précisément dans cette capacité à multiplier les réponses lorsque les conditions changent, à transformer une contrainte en opportunité.
Cela dit, la question classique demeure évidemment essentielle : pourquoi certaines sociétés innovent-elles davantage que d’autres ? Sombart, Radkau et Fremdling nous invitent peut-être à lui ajouter celle-ci : pourquoi certaines sociétés réussissent-elles à transformer leurs contraintes en nouvelles capacités, tandis que d’autres les subissent ?
De la Holznot à nos propres dépendances
L’Europe du XVIIIe siècle n’est évidemment pas celle du XXIe. Il faut toujours se méfier des analogies trop parfaites : elles sont souvent parfaites parce que nous avons oublié une partie de l’histoire. Cela dit, certaines questions vieillissent mieux que les réponses.
C’est ici que la vieille histoire sombartienne de la forêt redevient curieusement contemporaine. Le parallèle ne consiste évidemment pas à annoncer une nouvelle Holznot européenne. Il consiste simplement à poser cette question : que faisons-nous lorsque les conditions qui ont permis notre prospérité passée ne suffisent plus à garantir notre avenir ?
L’Europe a longtemps évolué dans un environnement qui lui était largement favorable. L’énergie était disponible à des conditions relativement prévisibles. Le commerce mondial semblait aller vers toujours davantage d’ouverture. La sécurité du continent reposait en grande partie sur une architecture transatlantique solide. L’excellence scientifique paraissait devoir naturellement déboucher sur l’innovation. Le marché intérieur constituait à lui seul une puissance économique considérable.
Beaucoup de ces certitudes paraissent aujourd’hui moins solides. L’Europe découvre ses vulnérabilités énergétiques, technologiques, militaires et industrielles. Elle découvre aussi que disposer de chercheurs remarquables ne suffit pas nécessairement à faire émerger des entreprises technologiques dominantes. Que réglementer une technologie n’est pas la produire, que définir des normes n’est pas inventer, que construire un marché n’est pas automatiquement créer les acteurs qui le transformeront. Et peut-être surtout que préserver les conditions du succès passé n’est pas toujours une stratégie suffisante pour préparer le succès futur. C’est ici, précisément, que la discussion entre Sombart, Radkau et Fremdling me paraît devenir étrangement actuelle.
Une contrainte peut être contournée par l’importation, elle peut être administrée, elle peut être rationnée, elle peut être supportée longtemps, mais elle peut aussi devenir le point de départ d’une nouvelle capacité. La véritable question européenne n’est donc peut-être pas seulement de savoir quelles dépendances nous voulons réduire. Elle est aussi de savoir : quelles capacités nouvelles sommes-nous prêts à construire pour ne plus en dépendre ? La nuance me paraît essentielle. La première question conduit naturellement à la protection. La seconde oblige à parler d’innovation, d’investissement, d’expérimentation, de compétences, de financement, d’entrepreneuriat et de capacité collective à apprendre. Autrement dit, elle oblige à passer d’une Europe qui protège à une Europe qui se transforme. Et peut-être est-ce là que l’histoire du bois devient finalement moins anecdotique qu’elle n’en avait l’air.
Toutes les crises ne sont pas créatrices
Il faut pourtant résister à une tentation : romantiser la crise. Une guerre peut seulement détruire, une pénurie peut seulement appauvrir, une rupture technologique peut produire du chômage sans créer immédiatement de nouvelles possibilités pour ceux qui la subissent.
Une région peut décliner, une entreprise peut disparaître, une civilisation peut ne pas trouver de solution, et une économie peut manquer son adaptation. La destruction n’est jamais créatrice par nature. C’est précisément pourquoi le comment est plus intéressant que le choc lui-même. Entre la contrainte et la transformation se trouve tout un monde : connaissances, institutions, ingénieurs, entrepreneurs, financements, infrastructures, compétences, alliances, confiance, expérimentation, apprentissage. Il faut aussi du temps.
La Holznot ne fabriquait pas le charbon. La hausse du prix du bois n’inventait pas le haut fourneau à coke. Et l’existence d’une technologie nouvelle ne garantissait pas sa diffusion. Voilà peut-être ce que Radkau et Fremdling ajoutent de plus important à l’intuition de Sombart : ce n’est pas la crise qui sauve le capitalisme. C’est sa capacité, jamais garantie, à transformer suffisamment tôt une contrainte en adaptation. Et peut-être faut-il insister sur ces deux mots : jamais garantie, car ils font toute la différence entre une théorie de l’histoire et une philosophie naïve du progrès.
Créer pour continuer
Sombart voyait volontiers dans le capitalisme quelque chose de « faustien », une aspiration à repousser sans cesse les limites. Radkau remarque que, si l’on fait de cette aspiration à l’infini l’une de ses caractéristiques profondes, une dépendance durable à une ressource limitée comme le bois finit logiquement par poser une question existentielle. Mais il ajoute aussitôt que l’idée même d’un capitalisme moderne déjà soumis à une contrainte intrinsèque de croissance mérite d’être interrogée. La prudence est précieuse. Peut-être avons-nous, en effet, trop vite raconté la suite. Le capitalisme ne survit pas nécessairement parce qu’une crise arrive juste à temps pour provoquer l’innovation miraculeuse qui le sauvera. Il survit peut-être davantage parce qu’il possède, dans certaines circonstances, la capacité d’apprendre avant que la crise ne devienne fatale. Il change de techniques, de ressources, d’organisations, de marchés, de partenaires, de manières de produire, et quelquefois même de représentation de lui-même.
Schumpeter nous a appris que la nouveauté peut détruire l’ancien. Sombart nous rappelle que la fragilisation de l’ancien peut aussi rendre la nouveauté nécessaire. Radkau montre que cette nécessité ne produit rien automatiquement. Fremdling, qu’il faut apprendre avant que la contrainte ne devienne crise. Ce ne sont peut-être pas des histoires concurrentes. Ce sont peut-être différents moments d’une même histoire.
Tout cela nous ramène finalement à l’Europe. Peut-être sa question la plus importante n’est-elle pas aujourd’hui de savoir comment préserver intact ce qui a fait sa prospérité. Peut-être est-elle de savoir ce qu’elle est encore capable d’inventer lorsque les anciennes conditions ne suffisent plus. Les forêts du XVIIIe siècle ne nous donneront évidemment pas la réponse, mais elles peuvent nous rappeler quelque chose d’assez simple : dans l’histoire économique comme ailleurs, survivre ne consiste pas toujours à conserver. La vraie résilience ne se mesure peut-être pas à la capacité de revenir à l’état antérieur après une crise. Elle se mesure parfois à la capacité de comprendre suffisamment tôt que l’état antérieur ne reviendra pas.
Peut-être est-ce là, au fond, la question de toute économie qui veut durer : non pas seulement savoir innover, mais savoir quand il faut cesser de vouloir continuer comme avant.
Références
Diebolt, Claude, Romain Diebolt and Tapas Mishra (2026), « Werner Sombart and the Deep Origins of Creative Destruction », Cliometrica 20 (3), 657-672.
Fremdling, Rainer (1990), « Innovation und Mengenanpassung. Die Loslösung der Eisenerzeugung von der vorindustriellen Zentralressource Holz », in Hansjörg Siegenthaler (ed.), Ressourcenverknappung als Problem der Wirtschaftsgeschichte, Schriften des Vereins für Socialpolitik, N.F., Bd. 192, Berlin : Duncker & Humblot, 17-46.
Radkau, Joachim (1983), « Holzverknappung und Krisenbewußtsein im 18. Jahrhundert », Geschichte und Gesellschaft 9 (4), 513-543.
Schumpeter, Joseph A. (1911), Theorie der wirtschaftlichen Entwicklung. Leipzig : Duncker & Humblot.
Sombart, Werner (1913), Krieg und Kapitalismus. München and Leipzig : Duncker & Humblot.
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