Le décrochage silencieux de la science française
Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)
Citer cet article
Claude Diebolt « Le décrochage silencieux de la science française », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, août 2026.
Je viens de lire le rapport que l’Observatoire des sciences et techniques consacre à La France dans la compétition scientifique mondiale. Son sous-titre prend la forme d’une question : Radioscopie d’un décrochage ? Après lecture, le point d’interrogation paraît presque superflu.
Les chiffres sont difficiles à contourner. Entre 2005 et 2024, la part d’audience scientifique de la France passe de 4,3 % à 2,7 %, soit une diminution de 37,2 %. Cinquième puissance scientifique mondiale selon cet indicateur en 2005, elle occupe désormais la dixième place. Plus impressionnante encore est l’évolution de notre part dans la production scientifique mondiale : elle passe de 4,1 % à 1,9 %, une baisse de 53,7 % en vingt ans.
On pourrait être tenté d’expliquer cette évolution par un simple effet mécanique : le monde scientifique s’est agrandi. La Chine a connu une ascension spectaculaire ; l’Inde progresse rapidement ; d’autres pays émergents occupent une place croissante dans la production mondiale de connaissances. La science, comme naguère l’industrie, se mondialise. Le rapport insiste à juste titre sur cette recomposition profonde des hiérarchies scientifiques.
Mais cette explication ne suffit pas, car la France ne recule pas seulement face à la Chine ou à l’Inde. Elle perd également du terrain relativement à des pays auxquels il est plus naturel de la comparer. Son audience a été dépassée par celle du Canada, puis de l’Italie, de l’Australie et de l’Inde ; l’Espagne et la Corée du Sud se rapprochent. Le phénomène est particulièrement marqué dans les sciences physiques et de l’ingénieur, où l’audience française a diminué de 40,8 % en vingt ans.
Il y a surtout dans cette étude un résultat qui m’a frappé. Le décrochage que nous percevons aujourd’hui a commencé hier.
Le rapport situe dès 2010-2011 l’inflexion de la production française en sciences physiques et de l’ingénieur ; la dégradation de l’impact intervient ensuite. Dans les sciences du vivant, le mouvement est encore plus ancien. Les sciences humaines et sociales résistent mieux. Autrement dit, ce que nous découvrons maintenant n’est pas une rupture brutale. C’est l’aboutissement visible d’une évolution lente.
Pour moi, cette dimension temporelle n’est pas secondaire. Elle est peut-être l’essentiel. Les institutions peuvent longtemps vivre sur le capital accumulé par les générations précédentes. Les laboratoires demeurent, les grandes écoles demeurent, les organismes de recherche demeurent, les prix Nobel et les médailles Fields continuent heureusement de rappeler l’excellence de chercheurs français. Tout cela est réel. Mais tout cela peut aussi retarder notre perception du changement.
Le rapport le dit d’ailleurs avec beaucoup de justesse : les distinctions prestigieuses et les classements donnent une image importante du rayonnement français, mais une image partielle et parfois décalée dans le temps par rapport aux transformations en cours.
Voilà peut-être ce qui devrait le plus nous faire réfléchir. Un pays ne cesse pas d’être une grande nation scientifique du jour au lendemain. Il peut le devenir un peu moins chaque année, presque imperceptiblement.
Il faut toutefois se garder d’aller trop vite. La bibliométrie mesure certaines dimensions de l’activité scientifique ; elle ne résume évidemment pas toute la science. Et le rapport a précisément la sagesse de ne pas transformer ses constats en explications causales. Il écrit explicitement que l’analyse ne porte pas sur les causes profondes du décrochage. C’est une précaution méthodologique importante.
Mais sa conclusion ouvre quelques portes : niveau et allocation des financements, poids des procédures administratives, complexité du paysage institutionnel, choix scientifiques, modalités d’évaluation, attractivité et gestion des carrières.
Je serais tenté d’y ajouter une question plus générale : avons-nous suffisamment réfléchi aux conditions qui permettent encore aux chercheurs de chercher ?
La recherche est par nature une activité dont le résultat ne peut être entièrement connu à l’avance. On peut sélectionner, évaluer, programmer, rendre des comptes… et il faut naturellement le faire. Mais lorsqu’une organisation consacre une part croissante de son énergie à prévoir, administrer, évaluer et documenter ce qu’elle va produire, elle court aussi le risque de réduire le temps, la liberté et parfois l’audace nécessaires pour le produire réellement.
Cette interrogation rejoint celle que je formulais récemment à propos de l’innovation en Europe. Dans un monde d’incertitude fondamentale, la qualité d’un système ne dépend pas seulement des règles qu’il se donne, mais aussi de sa capacité à apprendre, à expérimenter et à se transformer. La science en offre peut-être l’exemple le plus pur : on ne peut pas administrer complètement ce qui, par définition, reste à découvrir.
Il y a aussi les femmes et les hommes. On parle volontiers de systèmes de recherche, de financements, d’agences, d’indicateurs et de classements. Mais, à la fin, une idée nouvelle naît toujours quelque part dans l’esprit d’un chercheur. Les institutions scientifiques ne produisent pas directement la connaissance ; elles créent, ou ne créent pas, les conditions permettant aux talents de la produire.
C’est pourquoi la question des carrières scientifiques me paraît centrale. Comment attirer les meilleurs étudiants vers la recherche ? Comment leur donner envie d’y rester ? Comment faire revenir ceux qui sont partis ? Comment offrir suffisamment de liberté, de temps et de reconnaissance à ceux qui ont choisi cette voie ?
Il ne s’agit évidemment pas de considérer que tout allait mieux autrefois, ni de chercher quelque âge d’or imaginaire de la recherche française. Les systèmes scientifiques doivent être évalués ; l’argent public doit être utilisé avec responsabilité ; les institutions doivent évoluer. Et la montée en puissance de nouveaux pays scientifiques est en elle-même une excellente nouvelle : davantage de science dans le monde signifie aussi davantage de connaissances produites pour tous.
La question est ailleurs. Pourquoi certains systèmes apprennent-ils plus vite que d’autres ? Pourquoi certains parviennent-ils à attirer les talents, à leur faire confiance et à transformer leurs institutions, tandis que d’autres semblent consacrer une énergie croissante à administrer leur propre complexité ?
Je n’ai naturellement pas la réponse. Et le rapport de l’OST ne prétend pas davantage la donner. Mais il accomplit peut-être quelque chose de plus important encore : il nous oblige à poser la question.
Le décrochage n’est pas une fatalité. Il devient préoccupant lorsqu’on tarde à le reconnaître, ou lorsque le souvenir de ce que l’on a été finit par masquer ce que l’on est en train de devenir. La France possède encore des chercheurs remarquables, des institutions solides, une tradition scientifique exceptionnelle et de nombreux atouts. Il ne s’agit donc ni de céder au pessimisme, ni de nourrir quelque nostalgie d’un âge d’or. Il s’agit plus simplement de regarder les transformations en face. Car mesurer n’est jamais une fin en soi. Mesurer, c’est aussi rendre visible ce qui change ; comprendre ce qui change, c’est déjà créer les conditions pour pouvoir agir.
Peut-être est-ce finalement le principal mérite de ce rapport : nous rappeler qu’en matière scientifique comme ailleurs, la lucidité n’est pas le contraire de l’espoir. Elle en est souvent la condition.
D'autres articles qui pourraient vous intéresser
- Les politiques de science, technologie et innovation de la Chine depuis 1978, Mingfeng Tang
- Le Crédit Impôt Recherche en débat : un éclairage franco-allemand, Jean-Alain Héraud, Andrea Zenker
- Comparaison des taux de chômage sur le long terme : Allemagne – France, Bernard AUBRY, Jean-Alain Héraud
- Soutenabilité de la dette publique durant une récession : faisabilité économique et volonté politique, Giuseppe Diana, Stefano Sturaro
- Initiative « une ceinture et une route » : implications économiques pour l’Union européenne, Gengxin Dai, Ke Dai, Meixing Dai
- Evolution de l’image de l’UE dans l’opinion publique européenne, Bernard AUBRY, Jean-Alain Héraud