Le nouveau système d’effort national de la Chine
Meixing Dai, Université de Strasbourg (BETA) et CNRS
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Meixing Dai « Le nouveau système d’effort national de la Chine », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 2, 1, article à paraître.
Ces dernières années, des travaux issus des milieux de réflexion stratégique et des cercles politiques européens et américains présentent de plus en plus l’essor industriel et technologique chinois comme un « défi systémique ». Cet article, au double prisme de l’économie politique et de l’économie de l’innovation, analyse le basculement paradigmatique de la Chine du « tournoi de promotion » des cadres locaux vers le « nouveau système d’effort national » pour faire face aux défis posés par les technologies profondes. Ce nouveau système n’est nullement un retour à l’économie planifiée centralisée de type soviétique, mais une innovation institutionnelle composite opérant une articulation étroite entre l’État et le marché : l’État agit comme « stratège-pilote » pour lever les verrous technologiques et peut intervenir jusqu’aux phases de développement et d’industrialisation lorsque les mécanismes de marché se révèlent défaillants ; le marché, quant à lui, assure une sélection décentralisée des trajectoires technologiques à travers la concurrence et l’élimination progressive des projets non viables. À travers une comparaison transversale des modèles d’innovation de pointe en Chine, aux États-Unis et dans l’Union européenne, cet article fournit un cadre d’analyse fondé sur l’efficience institutionnelle et la logique de gouvernance pour appréhender le grand clivage géoéconomique contemporain.
Codes JEL : O31, O38, O43, O53.
1. Introduction
Des cercles académiques occidentaux influents ont longtemps expliqué l’essor économique chinois principalement par le dividende démographique et l’imitation des technologies occidentales. Or, les données empiriques disponibles aujourd’hui rendent cette interprétation de plus en plus insuffisante pour expliquer la trajectoire technologique récente de la Chine.
Selon Wong-Leung (2026), qui présente les résultats de la mise à jour du Critical Technology Tracker de l’Institut australien de politique stratégique (ASPI), la Chine occupe, sur la période 2021–2025, la première place mondiale pour la production scientifique à fort impact (les 10 % d’articles les plus cités) dans 69 des 74 technologies critiques couvertes, et 41 d’entre elles présentent désormais un risque élevé de monopole technologique chinois, ce qui témoigne de la montée en puissance de sa production scientifique de pointe dans ces domaines [1]. Sur la période 2003–2007, en revanche, la Chine ne se classait en tête que dans 3 des 64 technologies critiques, contre 60 pour les États-Unis.
Ce saut structurel, qui marque le passage du rattrapage à une position de premier plan dans de nombreux domaines scientifiques et technologiques, allant des matériaux avancés à la biologie de synthèse, ne relève pas d’un simple effet conjoncturel, pas plus qu’il ne peut se réduire à une dynamique d’imitation technologique. Cette ascension est étroitement liée à la métamorphose du « système d’effort national » (举国体制) [2].
Le basculement cognitif, induit par le choc des données empiriques, se traduit directement par une préoccupation croissante au sein des cercles politiques européens et américains. Dans un récent rapport d’évaluation du Haut-commissariat à la stratégie et au plan (Grjebine et al. 2026), le terme « systémique » est fréquemment invoqué pour qualifier le choc industriel auquel l’Europe est actuellement confrontée [3]. Parallèlement, les États-Unis accélèrent le découplage technologique vis-à-vis de la Chine, tandis que l’Union européenne (UE) a officiellement défini sa stratégie de sécurité économique au prisme de la « réduction des risques ». Les deux rives de l’Atlantique s’efforcent ainsi de renforcer la coordination de leurs politiques de contrôle technologique et de reconfiguration des chaînes d’approvisionnement.
Dans le contexte actuel, marqué par l’entrelacement de la rivalité entre grandes puissances et de crises multiples, le système de division internationale du travail, structuré depuis des décennies selon le principe des avantages comparatifs, connaît une fragmentation grandissante dans des domaines essentiels tels que les semi-conducteurs à procédés avancés, les grands modèles d’intelligence artificielle et l’informatique quantique. Avec le déploiement de la stratégie américaine de la « petite cour, haute clôture » (small yard, high fence), les technologies de pointe ne peuvent plus être appréhendées selon la seule logique de l’échange marchand ; elles sont désormais requalifiées en actifs stratégiques, indissociables de l’autonomie stratégique nationale. Cette mutation met en lumière la réorientation profonde de la logique de compétition technologique mondiale, tout en révélant les limites des mécanismes de marché traditionnels.
Dans ces secteurs à forte intensité capitalistique, l’allocation des ressources se heurte en effet à une triple impasse : la difficulté des mécanismes de marché à internaliser les externalités de la recherche fondamentale et des technologies profondes, les défaillances de coordination le long des chaînes de valeur, du fait d’actifs hautement spécifiques, et la désarticulation croissante entre les signaux de prix et les impératifs de sécurité nationale. L’analyse détaillée de ces défaillances, développée ultérieurement, permet de comprendre pourquoi les modèles d’innovation conventionnels ne parviennent pas à répondre aux enjeux de souveraineté technologique contemporains.
Pour les grandes économies disposant d’un marché intérieur et d’une base productive de dimension continentale, surmonter ces défaillances de coordination et du marché dans le domaine de l’innovation de pointe devient ainsi un enjeu central de gouvernance. Avec l’élévation drastique des coûts liés aux processus d’essais et d’erreurs inhérents aux technologies profondes, la profondeur de la base industrielle et la capacité du système productif et d’innovation à atteindre une échelle critique s’affirment comme des variables de plus en plus décisives dans la compétition pour l’innovation de pointe. Cette dynamique exacerbe les contraintes structurelles des économies de taille moyenne : privées d’une base manufacturière intégrée et d’un réseau dense de fournisseurs, celles-ci peinent désormais à réaliser des sauts de capacité sur les maillons les plus avancés de la chaîne de valeur. Les États-Unis et l’UE ont successivement déployé des politiques industrielles aux configurations diverses en guise de réponse. Cependant, en termes d’ampleur de l’intervention, de cohérence d’ensemble et de capacité de coordination institutionnelle, les voies choisies par la Chine face à ces défis présentent un intérêt analytique particulier pour l’économie politique.
Pour comprendre comment la Chine surmonte ce défi et réalise un saut qualitatif dans sa compétitivité industrielle, il convient d’abord de remonter aux racines historiques du système d’effort national : le principe de « concentration des ressources pour accomplir de grandes réalisations ». Dans son contexte traditionnel, ce principe a notamment permis la réalisation de grands projets tels que le programme des « Deux bombes, un satellite » [4], grâce à un mécanisme reposant largement sur les directives administratives verticales et sur une allocation hautement centralisée des ressources publiques. Les réformes économiques engagées à partir de 1978 ont introduit des mécanismes de marché, réduisant progressivement le rôle de ce système dans l’allocation générale des ressources. Toutefois, l’extrême complexité de la compétition technologique mondiale du XXIe siècle fait apparaître une double limite : d’une part, le modèle traditionnel de gestion purement dirigiste ne peut plus absorber l’explosion des coûts liés à l’expérimentation et à l’apprentissage technologique ; d’autre part, le recours aux seuls mécanismes de marché ne suffit plus dans un environnement caractérisé par la pluralité, l’incertitude radicale et la non-linéarité des trajectoires technologiques.
Face aux bouleversements géoéconomiques inédits, la Chine a procédé à une reconfiguration de son principe d’organisation, qui débouche sur le « nouveau système d’effort national », précisément au cœur de l’analyse de cet article. Loin de constituer un simple retour à l’économie planifiée traditionnelle, ce nouveau système est une innovation institutionnelle qui cherche à corriger simultanément les « défaillances du marché » et les « défaillances de l’État ».
Au-delà de la seule allocation des ressources financières, ce modèle redéfinit en profondeur la gouvernance de l’innovation en coordonnant l’utilisation des ressources et des capacités stratégiques — talents scientifiques et technologiques, foncier, infrastructures et flux de données — et en permettant à l’État d’intervenir lorsque les mécanismes de marché se révèlent défaillants, notamment pour franchir certaines étapes de développement ou d’industrialisation, et pas seulement pour lever les verrous technologiques. Dans le même temps, les acteurs décentralisés de l’écosystème demeurent au cœur de l’expérimentation des trajectoires technologiques, et les mécanismes concurrentiels du marché assurent leur sélection et l’élimination progressive des projets non viables. Le modèle vise ainsi à structurer des écosystèmes d’innovation capables d’articuler pilotage stratégique et coordination décentralisée face à l’incertitude radicale.
Cette innovation articule étroitement la « main visible » de l’État avec les mécanismes de sélection et d’élimination par le marché, constituant ainsi le trait institutionnel fondamental qui distingue le « nouveau système d’effort national » des pratiques antérieures de l’État développeur et de l’État entrepreneurial.
Afin de décrypter la logique opératoire de ce moteur national d’innovation, perçu dans certains cercles occidentaux comme une source de menace systémique mais conçu en Chine comme un rempart stratégique, cet article l’examine au double prisme de l’économie politique et de l’économie de l’innovation.
2. Du « tournoi de promotion » au « nouveau système d’effort national »
Toute mutation institutionnelle majeure de l’État doit être comprise à la lumière de son contexte historique et de sa dépendance au sentier. L’actuel « nouveau système d’effort national » n’est nullement une abstraction théorique désincarnée ; il constitue, au contraire, une transformation institutionnelle profonde, issue de l’évolution endogène du système et du dépassement du modèle de croissance qui a porté l’économie chinoise durant les trois décennies précédentes.
2.1 Les apports et les défaillances du modèle du tournoi de promotion
Pour appréhender en profondeur les raisons et les modalités du déploiement du « nouveau système d’effort national », il convient d’abord de corriger une représentation encore répandue dans certaines analyses occidentales : celle consistant à percevoir la Chine comme une économie centralisée et monolithique, régie par un système de commandement vertical. En réalité, depuis les années 1980, la force motrice de la première phase de l’essor économique chinois a reposé sur une forte décentralisation budgétaire et sur des mécanismes de concurrence interne d’une extrême intensité. C’est précisément sous l’impulsion du credo pragmatique de Deng Xiaoping selon lequel « peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat », que les carcans dogmatiques du passé ont été progressivement brisés. L’exigence de pureté idéologique a largement cédé la place à une évaluation stricte des performances économiques, contribuant à façonner un système singulier de gouvernance technocratique.
L’architecture fondamentale de ce modèle est décrite par Xu (2011) sous le concept d’« autoritarisme régionalement décentralisé » : sous un strict centralisme politique garantissant le contrôle des nominations et des révocations, le pouvoir central a opéré une dévolution substantielle des prérogatives de gestion économique, d’aménagement foncier et d’allocation budgétaire aux échelons locaux.
Cette répartition asymétrique du pouvoir révèle une structure institutionnelle singulière en économie politique comparée : les gouvernements locaux chinois ne constituent pas de simples antennes administratives, mais présentent certains traits prononcés d’un « corporatisme d’État local » (Oi 1992). La reconfiguration du système fiscal et budgétaire a doté les gouvernements locaux d’incitations et de contraintes analogues à celles d’« entités quasi corporatives », conduisant les cadres dirigeants locaux à assumer, de facto, un rôle similaire à celui de « PDG territoriaux ».
Sous la pression du « tournoi de promotion » (Zhou 2007), les gouvernements locaux opèrent comme des entités économiques en interaction stratégique. Afin de maximiser la croissance de leur juridiction et de répondre aux critères d’évaluation du pouvoir central, ils s’engagent dans une forte concurrence pour capter et attirer des ressources rares : politiques préférentielles, quotas de crédit et investissements directs étrangers (IDE). Cette dynamique se traduit notamment par une surenchère dans le développement des infrastructures, l’octroi d’incitations fiscales et la fourniture de facteurs de production subventionnés.
Cet activisme économique local repose sur une rationalité institutionnelle stricte : l’ascension politique des cadres est étroitement liée à la performance économique de leur juridiction, évaluée sur la base des indicateurs quantitatifs (croissance du PIB, volume d’IDE capté, création d’emplois). Fondée sur un modèle de tournoi, cette structure d’incitation politique a généré une accumulation intensive de capital, constituant ainsi un puissant moteur de la croissance et de la montée en gamme de l’appareil productif chinois.
Toutefois, les avantages institutionnels d’un système se transforment fréquemment en contraintes structurelles face à l’évolution du contexte économique. Tant que l’industrialisation de la Chine s’appuyait sur ses avantages comparatifs et sur un modèle d’acquisition et d’assimilation de technologies étrangères et d’innovation incrémentale, le tournoi de promotion constituait un mécanisme particulièrement adapté. Cependant, à mesure que l’économie se rapproche de la frontière technologique dans des secteurs à très forte intensité capitalistique — tels que les semi-conducteurs avancés, les algorithmes fondamentaux d’intelligence artificielle ou l’informatique quantique —, ce modèle du tournoi de promotion, générateur d’une allocation fragmentée des ressources, révèle de sévères limites institutionnelles.
Contraints par une évaluation fortement indexée sur des indicateurs économiques de court terme, les gouvernements locaux sont structurellement incités à privilégier des projets aisément quantifiables et à rendement rapide. Cette dynamique engendre un protectionnisme local et la duplication d’infrastructures à faible valeur ajoutée. Face aux défis technologiques fondamentaux qui imposent de longs cycles de développement, des coûts irrécupérables élevés et de fortes externalités positives, un gouvernement local isolé ne dispose ni des capacités financières ni des incitations à investir à long terme. Comme les retombées de la recherche peuvent n’apparaître qu’après l’expiration du mandat des cadres en exercice, elles ne sauraient être converties en avancement politique à court terme. Cette asymétrie temporelle, couplée à la distorsion des incitations, engendre une profonde défaillance institutionnelle dans le nouveau cycle de compétition technologique.
2.2 Les catalyseurs externes et la trajectoire d’évolution du nouveau système
Parallèlement à l’émergence de ces contraintes institutionnelles internes, le paradigme chinois de gouvernance de l’innovation a connu une mutation profonde, accélérée par un choc géoéconomique exogène. Déployée en 2015 comme feuille de route stratégique, la politique industrielle « Fabriqué en Chine 2025 » a rapidement démontré sa capacité à orienter et à structurer l’expansion à grande échelle de secteurs ciblés. En retour, cette stratégie a contribué au durcissement de la doctrine américaine à l’égard de la Chine. Dès 2018, cette réaction s’est traduite par un renforcement des contrôles technologiques et des restrictions à l’exportation, notamment par le recours à la liste des entités (Entity List).
La montée du risque de rupture d’approvisionnement a hâté la réorientation des priorités d’allocation des ressources de l’État. Dépassant la simple montée en gamme des segments en aval, la politique industrielle s’est structurellement recentrée sur la maîtrise des technologies fondamentales critiques. Cette trajectoire a favorisé l’émergence du « nouveau système d’effort national », une architecture institutionnelle destinée à sécuriser l’autonomie stratégique.
Face à l’intensification du découplage technologique et aux rendements décroissants du tournoi de promotion, une gouvernance plus intégrée de l’innovation a progressivement pris le relais de l’ancien cadre fragmenté. Ce changement de paradigme ne procède pas d’une rupture institutionnelle abrupte, mais d’une sédimentation institutionnelle : les chocs géopolitiques et les difficultés rencontrées par certains dispositifs antérieurs ont accéléré et infléchi une trajectoire déjà engagée, de l’exploration localisée par essais et erreurs à sa conceptualisation, puis à sa formalisation au sommet de l’État (Liu 2021, Wu 2022, Sun 2025).
Émergence et expérimentation du nouveau dispositif (2006–2018)
La caractéristique centrale de cette phase réside dans une « approche à double voie » et une « exploration localisée ». Les éléments constitutifs du futur « nouveau système d’effort national » émergent ainsi progressivement, à travers une succession d’expérimentations et d’initiatives institutionnelles. Dès 2006, avec la promulgation du « Document-cadre du Plan national à moyen et long terme pour le développement scientifique et technologique (2006–2020) » [5], la Chine déploie seize grands projets spécifiques.
Le concept de « nouveau système d’effort national », articulant l’État, l’industrie, l’université, la recherche et l’application industrielle dans le cadre de l’économie de marché socialiste, apparaît alors dans les documents du ministère de la Science et de la Technologie, notamment dans le « Plan national de développement scientifique et technologique du 12e plan quinquennal » [6].
Durant cette période, si l’État coordonne ses différentes structures dans l’effort de recherche dédié aux secteurs stratégiques relevant de la souveraineté nationale comme l’aérospatiale, les technologies civiles demeurent confinées à une trajectoire de rattrapage, fondée sur le modèle d’acquisition et d’assimilation des technologies étrangères ainsi que sur une logique d’innovation incrémentale. Créé en 2014, le Fonds national d’investissement pour l’industrie des circuits intégrés (le « Grand fonds », doté en première phase de 138,7 milliards de yuans, soit 16,9 milliards d’euros) visait à mobiliser les capitaux tiers [7] au service du développement industriel. Par son ampleur et son effet de levier, le Grand fonds a constitué l’un des instruments financiers clés de cette architecture émergente.
Les explorations de cette phase restaient néanmoins entravées par la fragmentation bureaucratique et les tropismes locaux, empêchant l’émergence d’un mécanisme intégré d’allocation des ressources à l’échelle nationale.
L’institutionnalisation formelle de l’architecture stratégique globale (2019)
Sur fond de concurrence technologique exacerbée, le quatrième plénum du XIXe Comité central du Parti communiste chinois (PCC), en octobre 2019, a marqué un tournant majeur dans l’institutionnalisation de cette architecture au sommet de l’État. Le communiqué officiel y inscrit explicitement l’impératif de « bâtir un nouveau système d’effort national dédié à la réalisation de percées dans les technologies fondamentales critiques dans le cadre de l’économie de marché socialiste ». Outre cette focalisation stratégique, l’insistance sur le qualificatif « nouveau » peut être lue comme la recherche d’un équilibre institutionnel fondé sur la « synergie État-entreprises », opérant à l’interface entre le pilotage stratégique de l’État et l’allocation des ressources orientée par le marché.
Ajustement conceptuel sous l’effet de catalyseurs externes (2020–2022)
La politique d’endiguement technologique des États-Unis (illustrée par la liste des entités et le CHIPS and Science Act), combinée aux échecs industriels liés à une concurrence désordonnée dans le cadre du tournoi de promotion (à l’exemple de Hongxin Semiconductor à Wuhan), a mis en évidence les limites de l’approche antérieure. Le sommet de l’État a ainsi acté qu’une injection massive de capitaux ne suffisait pas, à elle seule, à surmonter des restrictions technologiques d’origine étatique.
En septembre 2022, l’adoption de nouvelles directives a marqué une réorientation institutionnelle majeure : le mode de pilotage de l’innovation, jusqu’alors largement décentralisé et orienté par le marché, a nettement évolué vers un « renforcement de la direction centralisée et unifiée du pouvoir central ».
Dans ce cadre, les laboratoires nationaux ont été restructurés afin d’agir comme des entités dédiées à la résolution des enjeux stratégiques. Il a été formellement établi que les instituts de recherche publics et les grandes entreprises d’État, en leur qualité de « forces scientifiques et technologiques stratégiques nationales », devaient jouer un rôle moteur pour réaliser des percées dans les technologies profondes (Sun 2022).
Architecture institutionnelle et refonte organisationnelle (depuis 2023)
En mars 2023, la réforme des institutions de l’État a restructuré l’architecture de la gouvernance scientifique. La Commission centrale pour la science et la technologie, nouvellement créée en tant qu’organe central, a renforcé le pilotage stratégique et la coordination des ressources scientifiques et technologiques à l’échelle nationale. Le ministère de la Science et de la Technologie, déchargé de ses fonctions d’évaluation de projets spécifiques, s’est recentré sur une mission de conception macrostratégique et de supervision. Les prérogatives d’allocation des ressources technologiques critiques sont désormais davantage concentrées au niveau du pouvoir central, tandis que les marges de la concurrence interprovinciale et intermunicipale dans ces domaines font l’objet d’un encadrement accru.
La consolidation de cette architecture institutionnelle en 2023 coïncide avec la redéfinition du régime de croissance chinois, désormais structuré autour d’une nouvelle finalité stratégique : le développement accéléré des « forces productives de nature inédite » (新质生产力) [8]. L’incubation de ces nouvelles forces — caractérisées par une forte intensité technologique et un long cycle de développement — exige de dépasser les seuls mécanismes de coordination par le marché. C’est précisément pour accompagner cette transformation productive que le « nouveau système d’effort national » s’est doté d’outils d’ingénierie financière spécifiques, articulant ainsi la nouvelle structure administrative avec une architecture financière adaptée à ces objectifs.
Bien que son architecture institutionnelle se soit fortement consolidée depuis 2023, ce système ne constitue pas une structure figée : il conserve, par essence, une dynamique d’adaptation continue pour répondre aux chocs futurs.
2.3 L’État, stratège-pilote de l’écosystème d’innovation
En rupture avec le système traditionnel de la guerre froide — fondé sur une mobilisation administrative verticale qui accordait une place secondaire aux critères de coût et de rentabilité marchande (le modèle « Deux bombes, un satellite ») —, le « nouveau système d’effort national » opère au sein d’une économie de marché développée. La levée des verrous technologiques constitue ici le socle de développement de « forces productives de nature inédite ». La finalité fondamentale est l’édification d’une économie nationale prospère, la conquête d’un avantage concurrentiel international constituant dès lors un effet dérivé de cette matrice institutionnelle.
Sous ce nouveau système, l’État passe du statut d’opérateur direct à celui de « stratège-pilote » [9] de l’écosystème d’innovation. Cette gouvernance proactive vise à pallier les « défaillances de coordination » inhérentes aux projets technologiques à cycle long. Loin d’évincer le marché, l’État préserve sa capacité de mobilisation politique (la « concentration des forces ») tout en évitant la tutelle administrative rigide. En définissant les objectifs stratégiques, il fournit des anticipations claires et réduit l’incertitude pour les acteurs économiques. Vouée au développement des technologies profondes et des « forces productives de nature inédite », l’architecture de cette gouvernance repose sur une division fonctionnelle des rôles :
- L’État identifie les vulnérabilités géostratégiques, définit les domaines technologiques prioritaires, assume une part de l’incertitude radicale propre aux investissements dans les technologies de rupture et contribue à mobiliser et à coordonner les ressources stratégiques nécessaires à la recherche fondamentale et à la construction des infrastructures clés. Son intervention ne se limite pas au financement de la recherche fondamentale ni à la levée des verrous technologiques : elle peut se prolonger, lorsque les mécanismes de marché se révèlent défaillants, jusqu’aux phases de développement, d’industrialisation et de mise à l’échelle.
- Les entreprises et les laboratoires assurent l’expérimentation décentralisée et concurrentielle des trajectoires technologiques et explorent différentes voies de développement. Leurs initiatives demeurent toutefois inscrites dans les priorités stratégiques définies par l’État. À mesure que les technologies progressent vers la commercialisation et l’industrialisation, la concurrence de marché contribue à sélectionner les solutions les plus viables et les plus performantes, à réallouer les ressources et à éliminer progressivement les projets non viables.
Ce système intègre les autorités locales, les universités et instituts de recherche de premier plan, les entreprises d’État et un secteur privé hautement dynamique — incluant un tissu foisonnant de start-ups technologiques. Ces start-ups peuvent constituer un vivier pour l’émergence de futurs acteurs industriels de premier plan, tandis que leurs trajectoires de réussite peuvent également renforcer l’attractivité des filières scientifiques et technologiques auprès des nouvelles générations. L’ensemble forge ainsi un écosystème national d’innovation particulièrement vaste et dense.
À mesure qu’elles passent de l’expérimentation au développement et à l’expansion commerciale, les innovations sont soumises à une discipline de marché. La concurrence contribue ainsi à sélectionner progressivement les trajectoires technologiques les plus viables, à limiter la mésallocation des ressources et à contenir la recherche de rente, deux problèmes qui ont été associés à certaines politiques industrielles antérieures.
3. Refondation théorique : au-delà de la simple correction des défaillances du marché
Loin de rejeter en bloc les postulats de l’orthodoxie néoclassique, le « nouveau système d’effort national » redéfinit les frontières de l’intervention étatique établies par ce paradigme. Pour saisir la rationalité de ce système, il faut identifier une rupture structurelle majeure : le régime d’innovation propre aux technologies profondes du XXIe siècle s’écarte radicalement de la structure productive sur laquelle se sont construits les modèles théoriques du XXe siècle.
3.1 Les défis posés par les technologies profondes au paradigme traditionnel de l’innovation
Pendant longtemps, la théorie orthodoxe de l’innovation s’est ancrée dans le paradigme des « défaillances du marché » (Nelson 1959, Arrow 1962). En raison de la non-excluabilité et des externalités de la connaissance, ce cadre fournit une justification explicite d’une intervention limitée de l’État pour soutenir la R&D, tout en imposant une stricte frontière à l’action publique : celle-ci est cantonnée au rôle de « correcteur du marché » et de financeur de la recherche fondamentale. Dès que la technologie franchit le seuil du laboratoire pour entrer en phase de sélection par le marché et de commercialisation, l’intervention directe de l’État est alors censée céder la place aux mécanismes concurrentiels.
Cette frontière stricte s’enracine dans la convergence de deux courants économiques majeurs.
En premier lieu, Hayek (1945) en fournit l’assise épistémologique : le planificateur central étant structurellement incapable d’agréger les connaissances tacites et les signaux de prix dispersés parmi les agents économiques, l’État est intrinsèquement limité dans sa capacité informationnelle à piloter les trajectoires industrielles.
En second lieu, la théorie des choix publics (Buchanan et al. 1980) souligne, sous l’angle des incitations, le risque d’une intervention systématique et excessive de l’État : dès lors que le gouvernement tente de « choisir les vainqueurs », il s’expose à des phénomènes de recherche de rente, de corruption et de mésallocation des ressources.
Cette double méfiance à l’égard de l’intervention étatique trouve ensuite une traduction doctrinale dans le « consensus de Washington » (Williamson 1990), qui contribue à l’ériger en principe directeur de la politique économique. Si ce consensus tolère le financement public de la recherche fondamentale, il postule que les entreprises privées et le capital-risque demeurent les acteurs censés assurer le développement appliqué et franchir la « vallée de la mort » technologique.
Toutefois, la validité de cette frontière d’intervention repose sur une hypothèse implicite : une fois la phase de recherche fondamentale achevée, le capital privé serait en mesure de prendre en charge le risque lié à la commercialisation technologique. Ce postulat se justifiait empiriquement à l’ère des technologies à intensité capitalistique relativement faible de la fin du XXe siècle. Au sein de la couche applicative, propulsée par Internet et les logiciels, le capital-risque et le capital-investissement ont effectivement fait preuve d’une efficience allocative très élevée, en exploitant des cycles d’itération courts et des effets de réseau de type « le vainqueur rafle tout ».
Cependant, cette prémisse est progressivement remise en cause à mesure que la frontière technologique se déplace vers des domaines à très forte intensité capitalistique, tels que les semi-conducteurs de pointe, l’informatique quantique ou les modèles de fondation d’intelligence artificielle. Dans ce nouveau régime d’innovation, marqué par la convergence entre la mégascience et les technologies profondes, les mécanismes de marché se heurtent à trois défaillances imbriquées.
Premièrement, le marché est confronté à une double limite face aux technologies profondes : un déficit d’appropriabilité et une inadéquation intertemporelle marquée. D’une part, la forte diffusibilité des connaissances sous-jacentes empêche le capital privé de s’en approprier les retombées, maintenant ainsi l’investissement en deçà de l’optimum social. Ce déficit est exacerbé par le basculement de l’« innovation de garage » vers l’ingénierie de systèmes complexes, génératrice de coûts irrécupérables massifs. La lithographie EUV en est l’archétype : sa maîtrise a exigé plus de 10 milliards d’euros investis en R&D, trois décennies d’accumulation technologique et l’intégration d’écosystèmes entiers (optique, lasers, métrologie). Une telle barrière rend toute réplication par un nouvel entrant — fût-il massivement capitalisé — extrêmement difficile. D’autre part, la logique d’allocation du capital-risque, souvent structurée autour d’horizons de sortie de l’ordre de cinq à sept ans, entre en collision frontale avec la temporalité de ces développements. Prise en tenaille entre ce court-termisme et l’incapacité d’internaliser les externalités, la finance privée s’avère insuffisante pour piloter seule ces percées technologiques.
Deuxièmement, la défaillance résulte de la superposition de l’incertitude radicale et de l’incapacité de coordination sur des chaînes de valeur complexes. La finance classique excelle dans l’évaluation actuarielle et la tarification des risques régis par des distributions de probabilités connues. Or, à la frontière des technologies profondes, l’évolution des trajectoires relève de l’« incertitude knightienne » : face à l’inconnu, les probabilités d’échec ou de succès demeurent incalculables. Confronté à cette incertitude radicale, le capital privé, dès lors que le risque n’est plus quantifiable, se trouve désarmé et adopte une posture attentiste. Même les écosystèmes de capital-risque les plus sophistiqués, tels que ceux de la Silicon Valley, tendent à sous-investir dans les technologies de rupture aux débouchés commerciaux indéterminés. Cette paralysie du capital est amplifiée par la forte interdépendance des investissements. Les percées technologiques exigent des actifs hautement spécifiques répartis sur l’ensemble de la chaîne de valeur — des matériaux de base aux applications industrielles, en passant par les équipements. Parce que la rentabilité d’un maillon dépend étroitement du succès simultané des autres, les seuls signaux de prix ne suffisent pas à assurer la coordination requise entre les acteurs. Ce problème de complémentarité stratégique peut ainsi enfermer le marché dans un équilibre de sous-investissement structurel au sein des secteurs technologiques critiques.
Troisièmement, la défaillance procède d’une désarticulation structurelle entre la logique de marché et les impératifs de sécurité nationale. Les percées dans les technologies profondes génèrent de puissantes externalités qui irriguent l’ensemble de la base industrielle. La valeur stratégique de ces technologies demeure pourtant insuffisamment intégrée aux équations de rentabilité privée. Surtout, l’irruption de la rivalité géopolitique transforme ces technologies d’avant-garde en instruments de coercition, fondés sur l’exploitation de « points d’étranglement ». Dès lors que la sécurité nationale et la résilience des chaînes d’approvisionnement se substituent à la maximisation du profit comme fonction objectif principale de la R&D, une divergence systémique émerge entre les signaux de prix et les orientations stratégiques. Le mécanisme de marché, qui ne reflète pas pleinement ces enjeux de souveraineté, peut ainsi conduire à une allocation des ressources sous-optimale au regard des impératifs stratégiques. L’intervention publique ne relève alors plus de la simple correction d’une inefficience économique, mais de la préservation de l’autonomie stratégique.
Cette triple défaillance remet en cause le postulat précédent. Lorsque le capital privé se trouve désarmé face à l’incertitude knightienne, que sa logique de court terme est inadaptée aux cycles de maturation des technologies profondes, et que le mécanisme des prix est aveugle aux impératifs de souveraineté nationale, le fondement classique de la frontière d’intervention devient insuffisant. Ce constat ouvre un espace théorique propice à la redéfinition de la légitimité de l’action publique — un espace que la reconfiguration paradigmatique de l’économie évolutionniste et de la théorie de l’innovation permet précisément d’investir.
3.2 L’élévation du rôle de l’État : de « correcteur du marché » à « stratège-pilote »
Face à cette triple défaillance inhérente aux technologies profondes, les préconisations en faveur d’un « retrait de l’État » sont non seulement impuissantes à impulser l’innovation d’avant-garde, mais aussi susceptibles d’accélérer l’érosion de la compétitivité industrielle nationale. La légitimation économique contemporaine de l’intervention publique trouve son ancrage dans l’émergence du paradigme de l’économie évolutionniste et des théories des systèmes d’innovation au cours des dernières décennies.
Ce tournant théorique s’édifie sur les travaux de Joseph Schumpeter. Si ce dernier a magistralement démontré que l’innovation constitue le moteur central de la croissance économique, il en attribuait principalement l’impulsion aux acteurs privés. Sa pensée a d’abord érigé la figure de l’entrepreneur individuel en force motrice (« Schumpeter Mark I »), avant de postuler, dès 1942, que l’innovation complexe exigeait la force de frappe des grandes firmes dotées de laboratoires de R&D (« Schumpeter Mark II »).
En théorisant la notion d’« État développeur » (developmental state), Chalmers Johnson (1982) montre qu’un État peut accélérer le processus de développement en ne se contentant pas de corriger les imperfections du marché, mais en orchestrant délibérément l’allocation des ressources et la coordination des investissements, afin de favoriser l’assimilation des technologies étrangères et les innovations incrémentales au sein de groupes industriels et financiers (les keiretsu au Japon et les chaebol en Corée du Sud). En orientant le crédit bonifié et en hiérarchisant les priorités industrielles pour surmonter le sous-développement, l’État développeur s’affirme ainsi comme un stratège qui, s’appuyant sur des institutions administratives hautement compétentes, organise les conditions de l’accumulation technologique face au risque et aux défaillances de coordination du secteur privé.
L’économie évolutionniste contemporaine prolonge et dépasse cette trajectoire historique : face à l’hypercomplexité et aux défaillances systémiques propres aux technologies profondes, les capacités d’investissement et de coordination des acteurs privés deviennent elles-mêmes insuffisantes. La hausse continue de l’intensité capitalistique renforce ainsi la nécessité d’une intervention publique, marquant l’émergence d’un paradigme d’innovation dans lequel la puissance publique joue un rôle stratégique croissant.
Dans L’État entrepreneurial, Mazzucato (2013) démontre que l’État n’est pas un simple correcteur passif des défaillances du marché : il opère avant tout comme un « créateur de marché » et un « investisseur en premier ressort ». Il intervient de manière décisive dans la phase de genèse (le passage de « 0 à 1 ») afin d’assumer une part de l’incertitude radicale inhérente au franchissement de la vallée de la mort technologique, un espace structurellement déserté par les capitaux privés.
L’analyse historique de Mazzucato révèle ainsi que du réseau fondateur d’Internet (ARPANET) au système de positionnement global (GPS), en passant par les écrans tactiles et la reconnaissance vocale, nombre de briques technologiques du smartphone découlent d’engagements stratégiques de l’État, et non de l’exploration spontanée du capital-risque. Le succès commercial des entreprises privées repose donc massivement sur ce legs technologique, rendu possible par la capacité de la puissance publique à prendre en charge une part substantielle de cette incertitude d’amorçage.
Au-delà de cette absorption de l’incertitude en amont, la capacité de l’État à orchestrer la transformation d’industries entières en aval trouve un éclairage empirique dans l’analyse du secteur naval chinois. Les travaux de Barwick et al. (2024) démontrent que la politique industrielle a massivement accru les parts de marché et l’investissement des entreprises nationales, mettant en évidence le rôle de l’État comme acteur stratégique de la montée en gamme. Cette étude souligne en revanche l’hétérogénéité des impacts des instruments mobilisés : si les subventions à la production et à l’investissement obéissent à une rationalité stratégique, les subventions indifférenciées à l’entrée ont engendré fragmentation et surcapacités. La puissance publique doit donc assortir ses interventions de mécanismes de sélection concurrentielle stricts pour éviter les distorsions allocatives.
Sur le plan financier, la légitimité de l’intervention étatique réside dans sa capacité à abaisser le taux d’actualisation appliqué par les acteurs privés aux projets de technologies profondes. Face aux cycles d’innovation longs — souvent décennaux et structurellement incompatibles avec l’horizon des capitaux privés —, l’État s’impose comme un pourvoyeur de « capital patient » affranchi des contraintes de liquidité immédiates. Les instruments de l’« État proactif », tels que les fonds d’orientation gouvernementaux, pallient ce décalage temporel en fournissant un financement continu indispensable au franchissement de la vallée de la mort technologique. En absorbant l’incertitude radicale en amont et en comprimant la prime de risque technologique, ce financement public ne produit pas mécaniquement un effet d’éviction ; il crée au contraire les conditions d’un puissant effet d’entraînement des investissements privés. Néanmoins, comme le soulignent Zhang et Zhu (2026), cet effet d’entraînement n’est ni automatique ni proportionnel à la simple démultiplication quantitative des flux de capitaux publics.
Sur le plan organisationnel, l’État est l’acteur institutionnel le mieux placé pour remédier aux graves défaillances de coordination inhérentes à la mise à niveau industrielle (Rodrik 2007). Une entreprise isolée ne pouvant assumer les coûts de synchronisation d’un écosystème entier, l’État facilite cette coordination stratégique en émettant des signaux crédibles [10]. Comme le souligne Song (2021), c’est précisément le principal avantage du « nouveau système d’effort national » : par le déploiement massif d’infrastructures en amont — tel que le programme « Données de l’Est, Calcul de l’Ouest » —, l’État installe un socle physique et technologique.
Enfin, sur le plan géostratégique, l’histoire économique confirme cette nécessité. Les travaux de Chang (2002) montrent que la plupart des nations aujourd’hui développées ont recouru, lors de leur phase de rattrapage, à un interventionnisme étatique marqué. Dès lors, dans le contexte actuel de rivalité technologique et face au retour assumé de la politique industrielle occidentale — incarnée par le CHIPS and Science Act —, se limiter au dogme ricardien des avantages comparatifs équivaudrait, pour la Chine, à un désarmement stratégique unilatéral.
Avant le milieu des années 2010, la Chine opérait comme un État développeur décentralisé, ouvert aux IDE et aux technologies étrangères, tout en gardant des entreprises d’État dans des secteurs à caractère stratégique. Si le « nouveau système d’effort national » est une évolution endogène de la gouvernance chinoise, son architecture même s’inscrit dans le prolongement des dynamiques empiriques théorisées en Occident, tout en les portant à un degré d’institutionnalisation inédit. Contrairement aux économies occidentales, où les politiques industrielles ont longtemps été surtout indirectes — notamment par le biais des budgets de défense —, la Chine prolonge et élargit le paradigme de l’« État entrepreneurial » jusqu’à devenir un véritable « État stratège-pilote ». Elle confère ainsi à son intervention dans le processus d’innovation et de transformation productive une dimension à la fois explicite, opérationnelle et institutionnalisée, articulant la planification stratégique de l’État et les mécanismes de marché au sein d’une architecture cohérente.
Toutefois, l’État ne saurait garantir seul le succès de l’innovation. Une fois la vallée de la mort franchie, le « nouveau système d’effort national » opère une reconfiguration stratégique de son intervention : l’État réduit progressivement son rôle de bouclier financier pour soumettre les entreprises aux mécanismes de sélection d’un marché unifié et hautement concurrentiel.
L’application de cette sélection « darwinienne » — institutionnalisée par des appels d’offres exigeants et un désengagement dynamique des fonds publics en fonction de la maturité technologique — constitue le mécanisme de correction intrinsèque du modèle. Ce dispositif contribue à prévenir l’écueil de la planification rigide, à favoriser l’efficience allocative et à créer le cadre institutionnel nécessaire au déploiement de l’ingénierie financière.
4. Incitations microéconomiques : architecture financière et « effet de levier » des fonds d’orientation
L’efficience opérationnelle du « nouveau système d’effort national » à l’échelle microéconomique repose sur l’instauration d’une compatibilité incitative, obtenue par un arrangement institutionnel capable d’articuler les intérêts propres des acteurs avec les objectifs stratégiques de l’État. Les fonds d’orientation gouvernementaux en constituent le pivot institutionnel. Leur logique conceptuelle consiste à forger une interface de coordination entre les priorités stratégiques nationales et la rationalité allocative du marché. En exploitant l’effet de levier du capital public pour mobiliser l’épargne privée, cette architecture marque une mutation paradigmatique de l’intervention étatique : le passage de l’injonction administrative directe à une gouvernance indirecte par la contractualisation financière, ou « régulation souple ».
4.1 Une régulation souple face aux deux niveaux du problème principal-agent
Dans le cadre des politiques industrielles traditionnelles, l’absence de structures d’incitation microéconomiques alignées sur les objectifs stratégiques engendre fréquemment des distorsions allocatives et le syndrome de la contrainte budgétaire lâche. L’innovation institutionnelle majeure des fonds d’orientation gouvernementaux réside dans l’intégration de l’architecture contractuelle de la société en commandite, propre au capital-investissement, au sein du système national de financement de l’innovation.
L’État y intervient en qualité de commanditaire (apporteur de capitaux), fournissant un capital patient aux projets d’innovation dans les technologies profondes, caractérisés par des risques extrêmes et des cycles longs. Parallèlement, il délègue la sélection des projets et les décisions d’investissement à des gestionnaires de fonds professionnels opérant selon une rationalité de marché. Cette configuration permet d’atténuer les asymétries d’information et les défaillances incitatives, deux écueils inhérents au modèle traditionnel des subventions publiques directes [11].
Néanmoins, cette architecture institutionnelle comporte intrinsèquement un problème du type principal-agent, qui se déploie à deux niveaux distincts.
Le premier niveau d’agence se situe entre le gouvernement central et les gouvernements locaux. Alors que l’objectif stratégique du centre est d’obtenir des percées technologiques à la frontière mondiale, les gouvernements locaux — agissant comme agents de premier niveau — subordonnent fréquemment cette mission à des impératifs de performance politico-administrative à court terme (volume d’investissements captés, recettes fiscales locales et indicateurs d’emploi). Il en résulte un désalignement structurel qu’il demeure impossible de neutraliser intégralement par de simples clauses contractuelles.
Le second niveau d’agence émerge entre l’État commanditaire et les gestionnaires de fonds professionnels. Introduites précisément pour pallier l’inefficacité administrative, ces entités de marché sont mues avant tout par une exigence de rentabilité financière à court terme et de sortie rapide. Cette exigence s’oppose à la nature même des investissements technologiques stratégiques, caractérisés par des cycles longs et une incertitude radicale.
Ce problème principal-agent à deux niveaux soumet les gestionnaires de fonds, situés en bout de chaîne d’exécution, à une tension institutionnelle continue. Celle-ci naît de la confrontation entre des contraintes non marchandes — telles que les quotas de réinvestissement local et les restrictions sectorielles — et l’exigence de rentabilité commerciale. La résolution de cette friction ne saurait se résumer à un arbitrage binaire entre contrôle strict et flexibilité. Elle requiert la conception d’une ingénierie contractuelle dynamique, fondée sur un investissement par étapes et une évaluation différenciée au cours du cycle de vie. En phase initiale d’exploration technologique, l’instauration de mécanismes d’exonération de responsabilité et de tolérance à l’échec s’impose, couplée à un allongement des cycles d’évaluation pour forger un véritable capital patient. À l’inverse, au stade de maturité, il est impératif d’appliquer une stricte évaluation des performances, indexée sur des jalons technologiques, conditionnant un décaissement par tranches. Reste que l’inadéquation entre la durée de vie habituelle des fonds et les longs cycles d’incubation propres aux technologies profondes freine considérablement le déploiement de ce modèle.
4.2 Mécanismes de redistribution des risques et effet d’entraînement
Malgré les frictions institutionnelles évoquées ci-dessus, l’architecture composite des fonds d’orientation, qui articule les objectifs stratégiques de l’État à la rationalité financière du marché, demeure le vecteur central de la formation du capital d’innovation dans la Chine contemporaine. Sa mécanique sous-jacente est la suivante : par une redistribution contractuelle des risques, elle comprime systématiquement la prime de risque exigée par les capitaux privés pour pénétrer le secteur des technologies profondes. Elle corrige ainsi la propension du marché à sous-allouer les ressources aux investissements technologiques à cycles longs.
En situation de marché pur, la frontière technologique pâtit d’une insuffisance structurelle de capitaux privés, dont les exigences de rendement sont difficilement compatibles avec des horizons de rentabilité aussi étendus. Pour y remédier, les fonds d’orientation déploient un « partage asymétrique des risques » : par un apport sous forme de tranche subordonnée, l’État absorbe prioritairement les pertes en capital, tout en stimulant l’entrée de fonds de long terme grâce à la renonciation conditionnelle aux rendements excédentaires [12].
Toutefois, l’exécution de cette ingénierie a longtemps été freinée par le principe de préservation des actifs publics. La promulgation des « 17 mesures sur le capital-risque » (2024) et du Document n° 1 (2025) [13] a levé ce verrou bureaucratique en institutionnalisant la tolérance à l’échec. Dans le cadre de l’audit public, l’évaluation bascule du rendement par projet isolé à la performance globale du portefeuille. L’instauration d’un seuil de tolérance aux pertes compris entre 30 % et 50 % fournit enfin l’amortisseur institutionnel nécessaire pour assumer l’incertitude radicale de l’innovation.
La portée de cette tolérance dépasse la simple flexibilité quantitative : elle internalise l’inévitabilité de l’échec inhérente au processus de « destruction créatrice » (Schumpeter 1942). Si les directives de 2025 visent à aligner les horizons d’évaluation sur le cycle naturel de l’innovation plutôt que sur l’échéance du fonds, cette transition normative se heurte de facto à une double inertie : la persistance de l’aversion au risque dans les audits publics locaux et la pression des calendriers politiques à court terme.
Le mécanisme en question ne constitue pas une garantie inconditionnelle des pertes, mais un aménagement au sein d’une structure d’absorption des pertes en cascade : l’apport public en tranche subordonnée (20 % à 40 % du fonds) présente une capacité d’absorption limitée. Au-delà de cette capacité, l’ensemble des investisseurs assume le risque résiduel. La fonction de l’État n’est donc pas d’éliminer l’incertitude fondamentale du projet, mais de réduire l’exposition aux pertes des capitaux privés afin d’encourager leur entrée.
Sur le plan empirique, cette ingénierie agit par trois canaux :
1) Le levier financier : par la structuration en fonds de fonds et la syndication de capitaux, ces structures mobilisent l’épargne institutionnelle et allègent la charge budgétaire directe, générant une « dynamique duale » qui articule le crédit public et la rationalité sélective du marché (Cheung 2022, Groenewegen-Lau 2024, Liu 2025).
2) Le signal stratégique de soutien à la politique industrielle : les fonds publics ne poursuivent pas exclusivement la rentabilité financière ; ils agissent comme un vecteur qui, en corrigeant les défaillances du marché, assouplit les contraintes de financement pesant sur les entreprises stratégiques (Ge et al. 2024, Ye et Chen 2026).
3) L’absorption de l’incertitude radicale : plus qu’une simple injection de liquidités, le bouclier contre les premières pertes incite les entreprises à cibler des innovations de rupture situées à la frontière technologique (Gong et Lei 2026).
4.3 Risque moral et incitations par les droits de propriété
L’architecture financière des fonds d’orientation gouvernementaux décrite ci-dessus présente deux catégories de problèmes d’incitation de nature distincte, qu’il convient de séparer rigoureusement.
La première catégorie relève du problème de l’incitation à la participation. Il s’agit de déterminer comment inciter les capitaux tiers et les talents scientifiques et technologiques à s’engager dans des domaines à haut risque. L’apport en tranche subordonnée et le mécanisme de renonciation conditionnelle aux rendements excédentaires répondent prioritairement à cet objectif. Ils visent à attirer les investisseurs en optimisant le couple risque-rendement, selon la logique exposée précédemment. En parallèle, pour catalyser l’engagement de ces talents, le « nouveau système d’effort national » s’appuie sur la protection des droits de propriété. Le déploiement d’arrangements institutionnels visant à transférer directement aux inventeurs ou aux petites et moyennes entreprises les droits sur les brevets issus des projets financés par l’État leur permet de capter substantiellement les bénéfices générés par la commercialisation de leurs résultats.
La seconde catégorie a trait au problème de l’incitation comportementale : il s’agit de prévenir le risque moral une fois les parties prenantes engagées. Le mécanisme d’absorption des pertes peut engendrer une incitation à la prise de risque excessive chez les gestionnaires et les équipes de projet. Dès lors que l’État absorbe prioritairement les pertes, la prudence dans la sélection des projets diminue et les capitaux tendent à se concentrer sur des projets à haut risque mais de faible qualité intrinsèque. Ce risque moral est d’autant plus prégnant dans un contexte d’asynchronisme entre les cycles d’évaluation des fonds et les cycles d’incubation propres aux technologies profondes. La pression de la sortie commerciale distord la logique de valorisation appliquée par les gestionnaires aux projets en phase initiale, ce qui engendre des valorisations artificiellement gonflées et une allocation sous-optimale des ressources.
L’atténuation de cette dérive requiert des dispositifs institutionnels indépendants des mécanismes d’incitation à la participation. Ces dispositifs incluent une sélection et une certification rigoureuses des gestionnaires, un décaissement échelonné des fonds indexé sur des jalons technologiques, ainsi que des clauses de récupération en cas de pertes excessives ou de sous-performance avérée. L’application stricte de cette discipline constitue un déterminant clé de l’efficacité à long terme de cette ingénierie financière.
Par rapport aux subventions traditionnelles, les fonds d’orientation marquent une rupture institutionnelle : ils substituent le contrat financier à la directive, le partage des risques à l’allocation à fonds perdus, et réduisent l’asymétrie d’information étatique par la délégation à des gestionnaires professionnels. Toutefois, le caractère intrinsèque du problème d’agence et du risque moral subordonne l’efficacité d’une telle architecture institutionnelle à une gouvernance opérationnelle rigoureuse. Libérer le potentiel de cette architecture en matière d’innovation technologique exige l’articulation synergique de trois mécanismes — ingénierie contractuelle, discipline de marché et droits de propriété —, dont la complémentarité conditionne la performance d’ensemble.
5. Cercle vertueux de l’innovation et saut de la productivité globale des facteurs
Les mécanismes de levier financier du Grand fonds permettent de consolider le socle de capital nécessaire à l’innovation en mobilisant massivement des capitaux tiers. Néanmoins, la conversion de ces investissements en « forces productives de nature inédite » exige de franchir le fossé séparant l’efficience microéconomique de l’efficience macroéconomique. À ce niveau, la fonction centrale du « nouveau système d’effort national » consiste à remédier à certaines défaillances du marché au moyen d’une architecture institutionnelle qui, en s’appuyant sur les effets d’échelle industriels chinois, contribue à structurer un écosystème d’innovation doté d’une dynamique d’auto-renforcement.
5.1 Résolution de la défaillance de coordination par la « mise en compétition ouverte »
Dans les systèmes technologiques hautement complexes (équipements de lithographie, moteurs d’aéronefs), la R&D d’une entreprise isolée se heurte à des goulots d’étranglement. Les percées dépendent de la coordination synchronisée d’une multitude de fournisseurs. Or, en situation de marché pur, la forte incertitude technologique peut conduire à une « défaillance de coordination » : l’incapacité à anticiper les actions des pairs engendre un dilemme d’action collective et un attentisme, empêchant l’atteinte d’un niveau d’investissement socialement optimal.
Pour pallier cet obstacle, le « nouveau système d’effort national » a introduit le mécanisme de « mise en compétition ouverte » (揭榜挂帅, jiēbǎng guàshuài). Au prisme de la théorie des contrats, ce dispositif refonde l’allocation des ressources scientifiques et technologiques. Le modèle traditionnel d’approbation ex ante place l’État (le principal) face à une asymétrie d’information forte et à un risque élevé de sélection adverse : les ressources sont captées par des institutions expertes en contournement bureaucratique plutôt que par les véritables innovateurs. À l’inverse, la « mise en compétition ouverte » transforme les verrous technologiques urgents en une liste de missions publiques. Elle lève les restrictions liées au statut de propriété ou à l’ancienneté, ne retenant que la capacité et les résultats comme critères de sélection. Elle convertit les « subventions budgétaires ex ante » en « contrats de performance ex post ». Le risque de sélection adverse est ainsi atténué par la mise en concurrence, ce qui allège les coûts de transaction supportés par l’État, tandis que la contrainte du risque moral est déplacée vers la phase d’évaluation des livrables.
Cette liste de missions agit comme un puissant « signal stratégique ». En publiant ces priorités, l’État réduit l’incertitude en indiquant de façon crédible les orientations technologiques futures. Même sans communication directe, les acteurs de la chaîne de valeur peuvent ainsi orienter spontanément leurs investissements complémentaires autour de ce point focal. Une « complémentarité stratégique » se forme, contribuant à réduire les difficultés de coordination inhérentes à l’action collective.
5.2 Gouvernance industrielle par le système des « chefs de chaîne »
Sur le plan opérationnel, la complémentarité stratégique se concrétise par le dispositif des « chefs et maîtres de chaînes industrielles » (产业链链长+链主制, chǎnyèliàn liànzhǎng + liànzhǔ zhì), qui constitue un instrument de mise en œuvre du « nouveau système d’effort national » (Guo et Zuo 2024). Ce dispositif, qui couple l’autorité politique à la dynamique industrielle, se décline en deux configurations institutionnelles distinctes selon la nature des barrières à l’entrée et des verrous technologiques.
La coordination publique
Dans les industries émergentes (véhicules électriques, batteries), l’intervention étatique évolue selon la maturité du secteur. Initialement, le gouvernement crée et organise un marché grâce à des subventions à la demande et des infrastructures de base, assumant le coût des éventuelles redondances capacitaires. Cet environnement incitatif provoque un afflux d’entrants, déclenchant une intensification de la concurrence sur le marché intérieur qui aboutit à une sélection « darwinienne ». Néanmoins, l’entrée en phase commerciale ne signifie pas le désengagement de l’État. En raison de l’importance macroéconomique du secteur, l’État réoriente ses interventions et les ressources nécessaires (aides publiques, finance, fiscalité, foncier, talents, données, etc.) pour catalyser la mise à l’échelle (de « 1 à 100 ») tout en se déplaçant vers l’amont pour lever les nouveaux verrous technologiques (semi-conducteurs embarqués, batteries à l’état solide). À ce stade, le dispositif s’incarne principalement dans l’action des « chefs de chaîne » (链长) : les gouvernements provinciaux et les grandes métropoles ainsi que les conglomérats d’État assument un rôle essentiel de coordination pour sécuriser l’écosystème d’approvisionnement et orchestrer la mobilisation des ressources financières et infrastructurelles.
Le consortium du « maître de chaîne »
Face aux systèmes technologiques hautement complexes exigeant de vastes connaissances tacites (semi-conducteurs avancés, lithographie), l’intervention administrative directe atteint ses limites. L’État, qui ne dispose pas de l’information nécessaire à une microgestion efficace, renonce au pilotage bureaucratique traditionnel. De plus, l’extrême rareté des talents scientifiques de pointe et le coût prohibitif des infrastructures rendent ici intenable toute fragmentation des ressources. Il devient matériellement impossible de structurer de multiples consortiums en compétition sans risquer une dispersion excessive du capital technologique. Ce basculement s’opère donc par un couplage institutionnel asymétrique entre le « chef de chaîne » (链长) et le « maître de chaîne » (链主), où l’appareil d’État s’en remet largement à un champion de premier plan doté d’un capital technologique exceptionnel (tel Huawei). Ce leader privé pilote l’intégration profonde de la filière et la R&D de rupture. Aux nœuds technologiques critiques, les motivations commerciales du maître de chaîne et la volonté stratégique de l’État s’articulent étroitement, transformant le dispositif en un intégrateur hybride qui estompe structurellement la frontière entre sphères publique et privée.
5.3 Effets d’échelle industriels et mécanisme opérationnel du « cercle vertueux de l’innovation »
Si le mécanisme de signal stratégique contribue à résoudre le problème de la coordination initiale en R&D, le vaste socle manufacturier fournit la dynamique nécessaire à la progression continue de l’innovation. Le cadre d’analyse des « cercles vertueux d’innovation imbriqués » (interlocking innovation flywheels), formulé par la Commission d’examen de l’économie et de la sécurité États-Unis–Chine (USCC 2025), synthétise avec précision cet effet d’entraînement intersectoriel : au sein d’un écosystème synergique englobant l’ensemble de la chaîne de valeur, les percées technologiques issues d’un domaine spécifique se diffusent rapidement vers les secteurs adjacents par effets de débordement. Il en résulte un avantage technologique composite qui peut se renforcer à chaque itération.
La force motrice de ce cercle vertueux repose sur une boucle de rétroaction continue. Une fois que les investissements stratégiques du « nouveau système d’effort national » ont catalysé des percées critiques (de « 0 à 1 »), ces technologies de pointe sont rapidement transférées vers une production de masse. Cette transition s’appuie sur la double force de frappe chinoise : l’ampleur de sa demande intérieure et la complétude de son tissu industriel. Cette massification permet non seulement de répartir les coûts de R&D sur un volume de production beaucoup plus important, mais surtout d’accumuler des données de rétroaction à haute densité issues d’une myriade de cas d’usage en conditions réelles.
À l’intersection des véhicules à énergie nouvelle et de l’intelligence artificielle, par exemple, les données empiriques générées par le déploiement à grande échelle alimentent directement le perfectionnement des algorithmes de conduite autonome et l’amélioration itérative des procédés de fabrication des batteries. Cette boucle de rétroaction, structurée par « la dilution des coûts de R&D par l’industrialisation (de « 1 à 100 ») et la rétroalimentation de la R&D par les données », assure un flux durable de capitaux dans des domaines à haut risque. C’est la colocalisation de la R&D et de la production de masse qui permet à la Chine de franchir plus aisément la vallée de la mort technologique, un écueil particulièrement prégnant dans les économies occidentales frappées par la désindustrialisation et la fragmentation de leurs chaînes industrielles.
5.4 Le saut structurel de la productivité globale des facteurs
L’action conjointe de ces mécanismes se traduit in fine par un saut structurel de la productivité globale des facteurs (PGF). La synergie entre l’effet de signal stratégique de la « mise en compétition ouverte » et la dynamique du cercle vertueux de l’innovation, soutenue par l’échelle industrielle, réduit les obstacles institutionnels à la diffusion technologique. Ce processus permet de convertir le progrès technologique en un déplacement de la frontière de production, générant ainsi une hausse de la PGF.
Il convient de souligner que l’efficacité de ces mécanismes est soumise à de strictes conditions. La résolution de la défaillance de coordination repose sur l’actualisation continue de la liste de missions et sur le maintien de la crédibilité du signal ; la pérennité du cercle vertueux dépend notamment de l’expansion soutenue du marché et de la préservation de l’intégrité de la chaîne de valeur ; quant à la concrétisation du saut de la PGF, elle est tributaire, dans une large mesure, de la qualité d’exécution des mécanismes d’incitation microéconomiques.
Dans ces conditions, en articulant la capacité de coordination stratégique de l’État aux mécanismes de sélection concurrentielle du marché, le « nouveau système d’effort national » fournit le cadre institutionnel nécessaire à la transition du modèle de croissance chinois : d’une croissance extensive tirée par l’accumulation des facteurs à une dynamique intensive fondée sur le développement de « forces productives de nature inédite ».
Cette transition accroît de manière structurelle la capacité de la Chine à remonter la chaîne de valeur mondiale et reconfigure, dans une certaine mesure, l’allocation des ressources en faveur des technologies profondes. Lorsque les gains d’efficience macroéconomique induits par les percées technologiques parviennent à absorber durablement les coûts irrécupérables inhérents à la R&D de rupture, le « nouveau système d’effort national » peut alors dépasser sa fonction initiale de sécurité économique pour devenir un véritable moteur de croissance endogène.
La pleine concrétisation de ce potentiel constitue un fondement institutionnel majeur de la résilience du modèle chinois face à l’intensification de la pression technologique externe — bien que le périmètre de validité et la soutenabilité à long terme de ce modèle requièrent encore de plus amples validations empiriques.
6. L’émergence de l’« État de sécurité technologique »
La transition stratégique de la Chine vers un « État de sécurité technologique » traduit une réorientation des finalités de la gouvernance étatique, sous l’effet de l’intensification de la compétition géopolitique et technologique (Cheung 2022). À mesure que le « nouveau système d’effort national » remodèle, en interne, l’allocation des facteurs de production et les logiques d’innovation, la dynamique industrielle endogène qu’il engendre se déploie au-delà des frontières nationales et contribue à reconfigurer les équilibres géoéconomiques mondiaux. Ce processus ne se manifeste pas uniquement par une substitution structurelle au sein des chaînes de valeur ; il révèle, plus fondamentalement, une transformation de la fonction stratégique de l’État chinois.
6.1 De l’État développeur à l’État de sécurité technologique
L’affaire Snowden (2013) a éveillé la vigilance stratégique de la Chine sur la souveraineté des données ; les restrictions technologiques imposées à ZTE et Huawei à partir de 2018–2019 ont, quant à elles, contribué à déclencher une révision stratégique en réponse au découplage technologique engagé par les États-Unis. En agissant comme des « chocs de connaissances » (knowledge shocks, Tan et al. 2025), ces événements ont renforcé l’alignement d’un appareil d’État, autrefois fragmenté en silos, autour de l’impératif d’autonomie.
L’émergence du « nouveau système d’effort national » reflète cette transition de l’« État développeur » vers l’« État de sécurité technologique ». Comme le conceptualise Cheung (2022) dans Innovate to Dominate, les percées technologiques sont désormais redéfinies comme des actifs centraux de la souveraineté nationale. Sous la présidence de Xi Jinping, la force motrice s’est progressivement déplacée du rattrapage économique vers une logique d’autonomie stratégique, fondée sur la réduction de l’exposition aux risques technologiques et la sécurisation des intérêts nationaux. Cette mutation s’inscrit dans la trajectoire séquentielle de la planification d’État chinoise (Naughton 2025) : du « ciblage sectoriel » (2006–2015) à l’« autonomie technologique » (après 2020), en passant par la stratégie de développement tiré par l’innovation (2016). Le déploiement de cette transition repose sur un agencement entre l’accumulation pérenne de capacités technologiques, la complétude du système industriel et l’exploitation d’un vaste marché intérieur unifié.
6.2 Le double effet géoéconomique : substitution défensive et débordement expansif
Cette exigence d’autonomie stratégique fait du « nouveau système d’effort national » le moteur d’un double effet géoéconomique dans la recomposition des chaînes de valeur mondiales.
Le premier effet, de nature défensive, se matérialise face aux contrôles à l’exportation occidentaux structurés selon la logique de la « petite cour, haute clôture » (small yard, high fence). Les dispositifs d’incitations macroéconomiques internes de la Chine se sont focalisés sur la réduction des dépendances technologiques externes. Le taux de localisation des technologies critiques s’est imposé comme un critère implicite important pour l’accès des entreprises nationales aux soutiens publics et au marché, réduisant potentiellement l’espace traditionnel des multinationales occidentales en Chine.
Le second effet, par nature expansif, génère de puissants effets de débordement à l’échelle internationale. L’exportation massive de produits bénéficiant d’un fort avantage de compétitivité-coût, issu des économies d’échelle internes, exerce une pression de substitution sur les chaînes de valeur mondiales préexistantes. Le résultat matériel est patent : sur la période 2023–2024, la baisse cumulée du prix des modules solaires a dépassé 60 % (CSIS 2026) ; durant l’année 2024, le prix des batteries chinoises a chuté de près de 30 % (IEA 2025). Le choc concurrentiel n’a pas seulement réduit la rente de monopole occidentale ; il a aussi conduit plusieurs économies développées à riposter en relevant leurs barrières tarifaires.
Surtout, cette double dynamique atteint désormais la frontière des systèmes technologiques les plus complexes. Les avancées récentes de la Chine en matière d’algorithmes d’IA et d’écosystème de puces nationales en témoignent. DeepSeek, atteignant des performances de pointe à des coûts d’entraînement extrêmement faibles grâce à une optimisation algorithmique poussée, a opéré, avec le lancement de son modèle V4 en 2026, une transition vers une infrastructure reposant sur les puces nationales Ascend de Huawei. Ce pivot technologique montre qu’un modèle chinois de premier plan peut désormais être déployé sur une infrastructure matérielle nationale. Si l’objectif initial des contrôles à l’exportation occidentaux était d’endiguer ce processus, ils ont contribué à pousser la Chine à accélérer la fusion entre les motivations commerciales de ses leaders technologiques privés et la volonté stratégique de son système d’effort national, pouvant ainsi produire un effet inverse de celui initialement recherché.
6.3 La convergence institutionnelle occidentale
L’ascension de la Chine dans les domaines technologiques critiques a déclenché une réévaluation systémique du paradigme de l’innovation à l’échelle mondiale. Face à la chute drastique des prix des produits de haute technologie induite par la production de masse chinoise, le récit occidental standard de l’« inefficience institutionnelle » du modèle chinois devient de plus en plus difficile à concilier avec les performances observées.
Les cercles stratégiques occidentaux admettent progressivement que la Chine, par l’entremise de son système financier d’État, concentre des volumes de capitaux difficilement mobilisables par le seul secteur privé, et que cette capacité d’allocation peut contribuer à franchir des seuils technologiques auparavant hors d’atteinte.
Un élément de corroboration externe de la pertinence de certains mécanismes du système d’effort national réside précisément dans la convergence institutionnelle à laquelle sont conduits ses concurrents occidentaux. En tant qu’allié occidental affichant un degré élevé de vigilance, l’Australie a récemment développé de manière endogène une « approche mobilisant l’ensemble de la nation » (whole-of-nation approach), qui présente une proximité structurelle avec le système chinois [14].
Parallèlement, le retour progressif des États-Unis et de l’Europe à des politiques industrielles plus interventionnistes (traduisant de facto les limites du libre marché dans les technologies critiques) témoigne de la réévaluation, dans ces économies, du rôle de l’intervention publique, tandis que le modèle de mobilisation, centré sur la concentration des ressources et l’allocation intertemporelle, trouve de nouvelles formes institutionnelles au-delà des frontières idéologiques traditionnelles. Cette convergence institutionnelle peut être interprétée comme un indice de la pertinence du modèle chinois : l’écart croissant entre l’efficience de l’écosystème chinois et celle de ses concurrents rend les simples barrières commerciales insuffisantes.
6.4 Redéfinition des frontières de la gouvernance de l’innovation
Le changement de paradigme fondamental réside aujourd’hui dans la remise en cause du postulat orthodoxe selon lequel le libre marché constituerait le mécanisme privilégié d’allocation des ressources à l’innovation. L’essence du « nouveau système d’effort national » n’est pas d’évincer le marché, mais de forger une hybridation institutionnelle capable de générer des percées de rupture aux frontières scientifiques (informatique quantique, fusion nucléaire, exploration spatiale lointaine, algorithmes fondamentaux), précisément là où certaines conceptions néolibérales de la gouvernance économique postulent que seule la dérégulation serait opérante.
Il serait toutefois empiriquement erroné de décréter l’obsolescence généralisée du libre marché. Dans les secteurs caractérisés, lors de leur phase d’émergence, par de faibles barrières financières à l’entrée, une itération technologique rapide et des boucles de rétroaction courtes — Internet grand public, les écosystèmes logiciels applicatifs, les industries créatives —, la concurrence marchande décentralisée conserve une agilité adaptative que la planification centralisée peine à reproduire. La véritable défaillance du marché libre se manifeste principalement aux frontières des technologies profondes : ces sauts de « 0 à 1 » exigent des investissements en capital considérables dès le premier jour ainsi qu’une intégration systémique, s’inscrivent dans des cycles de développement et de retour sur investissement ultralongs et ne peuvent se réaliser que si l’État absorbe une part des risques extrêmes. Dans ces domaines, la myopie court-termiste du capital financier et la fragmentation du marché constituent des obstacles structurels, et non de simples frictions transitoires.
Il en émerge une topographie redessinée de l’innovation : le processus géoéconomique de grande ampleur qui s’amorce est celui d’une coexistence compétitive entre des systèmes d’innovation hétérogènes. La ligne de démarcation entre ces systèmes, qui articulent chacun spécifiquement la relation tripartite entre l’État, le marché et la technologie, n’est pas figée. Le risque d’un déclassement technologique mondial contraint désormais chaque économie majeure à recalibrer en permanence sa propre matrice institutionnelle.
7. Divergence paradigmatique tripolaire Chine-États-Unis-Europe en matière de gouvernance de l’innovation de pointe
À l’heure où l’innovation de pointe s’est muée en une rivalité d’« échelle continentale », des projets tels que la fabrication de puces en 3 nanomètres ou l’entraînement de grands modèles à des centaines de milliards de paramètres impliquent fréquemment des coûts liés aux processus d’essais et d’erreurs se chiffrant en dizaines de milliards de dollars. L’échelle de la mobilisation financière et l’efficience de l’allocation des capitaux se sont imposées comme les variables centrales déterminant l’exercice de la souveraineté technologique.
Dans sa comparaison des États de sécurité technologique chinois et américain, Cheung (2022) a proposé un cadre analytique essentiel pour appréhender les divergences institutionnelles des grands acteurs mondiaux. Il caractérise la logique de gouvernance chinoise par une « interdépendance contrôlée » — où l’appareil d’État-Parti exerce une prédominance sur la propriété, le contrôle et la direction des entreprises, s’appuyant sur des mécanismes de pilotage administratif. À l’inverse, il définit le modèle américain par une « interdépendance gouvernée » — où l’État oriente la participation des entreprises privées vers les objectifs de sécurité nationale par des dispositifs d’incitation et de partage des coûts, plutôt que par une intervention administrative directe. Cette grille d’analyse offre la base institutionnelle nécessaire pour examiner les divergences fondamentales entre les trois entités continentales, l’Europe se distinguant de ce duopole par une approche principalement fondée sur sa puissance réglementaire (Tableau 1).
7.1 Le modèle chinois : stratégie de résilience technologique
Sous la logique institutionnelle de l’« interdépendance contrôlée », le modèle chinois génère des marges de manœuvre structurelles inédites au niveau de la mobilisation financière. Sur le plan doctrinal, Pékin a érigé l’« autonomie et l’auto-renforcement technologiques » en impératif de survie. Cette doctrine ne vise pas une autarcie chimérique, mais bien la résilience stratégique : la capacité à garantir la continuité opérationnelle de l’appareil productif national face au risque d’un embargo occidental sur les nœuds critiques.
Pour matérialiser cette doctrine, l’appareil d’État-Parti déploie un « nouveau système d’effort national », véritable matrice d’une stratégie de résilience technologique.
Par la mainmise sur des entreprises d’État opérant dans des secteurs à forte rentabilité ou présentant des caractéristiques de monopole naturel — tels que le tabac, l’énergie, les télécommunications et le secteur financier —, le gouvernement a instauré un mécanisme pérenne de captation des ressources. À rebours des préceptes de privatisation du néolibéralisme, la Chine a maintenu le caractère étatique de ces secteurs monopolistiques ou oligopolistiques, peu intensifs en innovation, afin d’accroître les ressources publiques disponibles. Loin d’un fléchage direct et rigide, la centralisation de ces rentes offre une flexibilité macroéconomique cruciale : elle permet à l’État de financer l’effort technologique public tout en allégeant la pression fiscale sur les secteurs technologiques, renforçant ainsi leur capacité d’autofinancement de la R&D. Ce processus peut contribuer à une réallocation du surplus des secteurs moins intensifs en innovation vers le financement des secteurs d’innovation à haut risque.
La capacité de mobilisation réside également dans les arbitrages opérés par l’État chinois dans l’allocation des ressources publiques. Selon les données du FMI, les dépenses publiques globales de la Chine, au périmètre élargi, atteignent 39,3 % du PIB en 2025 [15]. La relative modération des dépenses de protection sociale a pu contribuer à préserver une forte intensité concurrentielle sur le marché du travail, tout en laissant davantage de ressources disponibles pour d’autres priorités budgétaires.
En s’appuyant sur un vaste outil manufacturier et des fonds d’orientation étatiques, l’État intègre organiquement le secteur privé à sa planification. Soutenue et pilotée par l’État, l’industrialisation massive qui en résulte permet de répartir les coûts de R&D et d’investissement sur un grand volume de production et de réduire fortement les coûts unitaires, engendrant ainsi un cercle vertueux de l’innovation.
7.2 Le modèle américain : néo-mercantilisme sécuritaire
Le modèle américain d’« interdépendance gouvernée » obéit à une logique radicalement distincte. Historiquement, l’État assume l’absorption en premier ressort des risques stratégiques liés à la recherche fondamentale par l’intermédiaire d’agences telles que la DARPA, laissant ensuite au capital-risque privé et aux géants technologiques le soin de convertir ces avancées en rentes commerciales. Cette configuration illustre la thèse de l’« État entrepreneurial » conceptualisée par Mazzucato (2013) : une socialisation publique du risque technologique en amont et une capture privée de la valeur marchande en aval.
Toutefois, face à la montée en puissance de la Chine, ce paradigme a muté vers un néo-mercantilisme sécuritaire. Les politiques industrielles récentes (CHIPS and Science Act et Inflation Reduction Act de 2022) et l’arsenalisation des chaînes de valeur via les restrictions à l’exportation du Bureau américain de l’industrie et de la sécurité (BIS) s’éloignent de la logique de création de valeur à somme positive pour épouser une rationalité géopolitique : accepter certains coûts économiques en considérant qu’ils sont justifiés par les objectifs de sécurité nationale et de limitation des capacités technologiques chinoises.
Si les récentes inflexions, caractérisées par des prises de participation étatiques directes dans certaines entreprises critiques (notamment sous l’administration Trump II), marquent une rupture avec la doctrine historique de la stricte non-participation, elles ne signent pas pour autant une convergence vers le modèle chinois. Le gouvernement américain déploie un véritable capitalisme d’urgence : une doctrine où l’interventionnisme d’État est déclenché par une menace sécuritaire et conçu comme une anomalie transitoire. L’État agit en actionnaire en dernier ressort pour verrouiller des goulots d’étranglement technologiques, mais son rôle est envisagé, en principe, comme temporaire et destiné à s’effacer une fois la crise écartée. Il dicte les limites à travers une conditionnalité stricte (restrictions géographiques, interdiction de rachat d’actions), mais s’abstient d’imposer un pilotage administratif continu. À la différence de la Chine, le gouvernement américain refuse de s’ériger en État-planificateur ; sa politique industrielle demeure davantage tributaire de l’endettement public et des impératifs de rentabilité financière du secteur privé.
7.3 Le modèle de l’UE : régulation défensive et ADN ordolibéral
Face à la rivalité bipolaire sino-américaine, l’UE se trouve paralysée par un paradoxe profond et un double désavantage financier et institutionnel. Elle détient l’un des actifs technologiques les plus stratégiques au monde (ASML, fournisseur unique de systèmes de lithographie EUV), mais demeure structurellement incapable de bâtir la chaîne de production de pointe correspondante, comme l’illustre l’abandon du projet d’usine Intel à Magdebourg en 2025.
L’impasse européenne relève d’une faille institutionnelle profondément ancrée dans son architecture publique, laquelle s’est délibérément privée de l’agilité stratégique et des marges de manœuvre structurelles inhérentes au modèle chinois. Bien que les dépenses publiques globales de l’UE atteignent en moyenne plus de 49 % du PIB, la puissance publique s’est privée d’une partie de sa capacité à maîtriser le capital stratégique. Sous l’impulsion du paradigme libéral, de nombreux monopoles publics à forte rentabilité ont été privatisés, réduisant fortement la possibilité de mobiliser des mécanismes de subventions croisées à l’échelle macroéconomique. De plus, incapable d’émettre une dette mutualisée massive de façon permanente (contrairement au Trésor américain), l’UE tente de mener une politique industrielle avec les outils d’un marché intérieur conçu pour structurer et renforcer les conditions de la concurrence. Les États membres, confrontés à l’ampleur de leurs dépenses sociales et à leurs déficits budgétaires, peinent à constituer le bouclier financier nécessaire pour pallier les défaillances du marché et porter à bout de bras une filière de pointe.
À cette contrainte s’ajoute une distorsion allocative des capitaux. Historiquement, l’arsenal juridique de l’UE — dicté par une politique de concurrence stricte — limitait fortement les subventions directes à la production et cantonnait les aides publiques à la stimulation de la demande. Ce dogme a toutefois été ébréché dès 2018 par l’assouplissement du régime des aides d’État par les Projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC), une première esquisse de politiques d’offre nationales qui a ensuite été formalisée à l’échelle communautaire par l’European Chips Act 1.0 en 2023. Cependant, la présentation de l’European Chips Act 2.0 (3 juin 2026) entérine le recalibrage d’une ambition industrielle initiale manifestement surdimensionnée. Face à la stagnation de la part européenne autour de 8 à 10 % de la production mondiale de puces — selon que l’évaluation porte sur la valeur ou le volume —, les projections disponibles suggèrent que l’ambition initiale de porter à 20 % la part de l’Europe dans le marché mondial des semi-conducteurs à l’horizon 2030 est désormais difficilement atteignable dans les conditions actuelles. L’UE réoriente ainsi une partie de son effort industriel vers l’aval, à travers le déploiement d’infrastructures de calcul souveraines et le financement d’usines d’intelligence artificielle. Ce pivot vers l’intégration fonctionnelle, synchrone avec l’accélération computationnelle des leaders américains, peut être interprété comme le révélateur des limites de la stratégie de relocalisation des fonderies de pointe. Si des relances nationales tentent de corriger ce décalage, leur fragmentation et le goulot d’étranglement des coûts énergétiques peuvent limiter l’atteinte d’une masse critique à l’échelle continentale.
Dans le secteur privé, le constat de fragmentation est identique. L’UE souffre d’un déficit persistant d’appétence au risque, à rebours de la dynamique américaine. Le morcellement linguistique et réglementaire des marchés, couplé à la fragmentation des places financières (actions et obligations), prive les start-ups de la taille critique, entrave les levées de fonds à bas coût et limite les sorties à forte valorisation pour le capital-risque domestique.
À cette fragmentation s’ajoute une paralysie décisionnelle : l’architecture intergouvernementale, qui demeure soumise à l’unanimité dans certains domaines sensibles, confère un droit de veto disproportionné à chaque État membre.
Ainsi, l’émergence d’une politique industrielle réactive peut être bloquée ou diluée par des États membres de taille modeste poursuivant des intérêts principalement nationaux, privant l’Union de l’agilité stratégique dont font preuve Washington et Pékin. Enfermée dans son ADN ordolibéral, l’UE pratique une régulation défensive : elle légifère sur les technologies de rupture, mais l’excellence de ses laboratoires se heurte à la faible profondeur de ses marchés de capitaux et à une valorisation commerciale insuffisante.
7.4 Le décrochage de l’échelle des investissements
Ces divergences institutionnelles se traduisent in fine par un décrochage quantifiable des volumes d’investissement. Selon des calculs croisés fondés sur les bases de données MSTI de l’OCDE (mars 2026), d’Eurostat (décembre 2025) et du FMI (avril 2026), les dépenses intérieures brutes de R&D de l’UE en 2024 s’élèvent à environ 403 milliards d’euros. En comparaison, celles des États-Unis s’établissent à environ 933 milliards d’euros, soit 2,32 fois celles de l’UE ; celles de la Chine atteignent quant à elles 468 milliards d’euros, représentant environ 1,16 fois celles de l’UE [16].
L’écart réel entre l’UE et la Chine, analysé au prisme de la parité de pouvoir d’achat (PPA), s’avère plus saisissant encore. Les données de l’OCDE indiquent qu’une fois neutralisés les différentiels de coûts de la main-d’œuvre et des équipements de recherche entre les pays, les dépenses chinoises de R&D mesurées en PPA (753 milliards d’euros) dépassent celles des États-Unis (737 milliards d’euros). Cet avantage structurel est d’autant plus marqué que la productivité de l’effort de recherche chinois peut être amplifiée par la forte densité et la réactivité de son tissu industriel. L’UE se trouve ainsi reléguée à un rang inférieur. Par ailleurs, comme le souligne le rapport Draghi (2024) sur la compétitivité européenne, l’écart d’investissements privés en R&D entre l’UE et les États-Unis — qui atteignait 270 milliards d’euros en 2021 — se concentre presque exclusivement dans les secteurs de pointe. Cette asymétrie contribue à écarter l’Europe des champs à très forte intensité capitalistique tels que la gravure sub-3 nm, les infrastructures d’IA de pointe ou l’exploration spatiale lointaine.
Tableau 1 : Caractéristiques des modèles d’État de sécurité technologique dans les semi-conducteurs (2026)
| Critère d’analyse | États-Unis | Chine | UE |
| Modèle de référence | État entrepreneurial géopolitisé (prolongement de Mazzucato) | Nouveau système d’effort national | Régulateur subsidiaire contraint |
| Finalité principale | Leadership technologique et endiguement de la progression chinoise | Sécurité des technologies souveraines face aux embargos et restrictions occidentaux | Résilience des chaînes d’approvisionnement et autonomie stratégique |
| Périmètre d’intervention | R&D amont → industrialisation conditionnée par la sécurité nationale | Recherche fondamentale → production de masse, avec objectif de maîtrise de la chaîne complète | R&D + lignes pilotes (fragmentation des capacités industrielles entre les 27 États membres) |
| Architecture financière | Financement fédéral massif (CHIPS Act), capital-risque dominant et capitaux propres des hyperscalers | Injections de capitaux publics par le biais du Grand fonds national (phase III) et des fonds d’orientation locaux | Fonds publics (European Chips Act 1.0) limités, relances nationales fragmentées |
| Gouvernance du privé | Conditionnalités strictes (guardrails : interdiction d’extension en Chine, restrictions sur les rachats d’actions) | Symbiose structurelle (alignement organique des stratégies commerciales sur les impératifs souverains) | Incitation par subvention (autonomie capitalistique préservée, contrainte stratégique plus limitée et fragmentée) |
| Outil de contrôle | Droit extraterritorial, contrôles stricts à l’exportation (liste des entités du BIS) et filtrage des IDE | Planification stratégique centrale, commande publique et verrouillage du marché intérieur | Droit de la concurrence, règlement sur les subventions étrangères et filtrage des IDE |
| Cohérence institutionnelle | Forte : exécutif unifié et coordination interagences stratégique (DoD, DARPA, DoC) | Formellement forte, mais frictions bureaucratiques réelles (MIIT vs NDRC vs MoF) | Faible (tensions et arbitrages, Commission / États membres, lourdeur des PIIEC) |
| Champions nationaux | NVIDIA, AMD (fabless), Intel (IDM, concepteur + fondeur), Microsoft, Google (hyperscalers) | SMIC (fondeur), YMTC, CXMT (IDM mémoire) et Huawei HiSilicon (fabless) | ASML (équipementier), Infineon, STMicroelectronics, NXP (IDM / leaders de segments) |
| Avantage structurel | Profondeur du capital-risque, domination dans les écosystèmes logiciels liés aux GPU (CUDA) et dans les standards | Échelle du marché intérieur, intégration écosystémique, capitaux publics massifs et forte continuité de l’action publique | Position dominante mondiale dans la lithographie EUV (ASML) et excellence en équipements de précision |
| Faille principale | Vulnérabilité critique liée à TSMC pour les nœuds sub-2 nm et le conditionnement avancé | Rendements inférieurs sur les nœuds avancés ; dépendance critique à la lithographie EUV étrangère | Double paralysie : absence de fonderie avancée et coût de l’énergie bloquant la mise à l’échelle |
| Évolutions récentes (2026) | Leviers technologiques et juridiques additionnels pour restreindre l’accès de la Chine à la puissance de calcul de pointe | Production de masse en 5 nm (SMIC) et percée de l’empilement 3D (Huawei) malgré les sanctions | European Chips Act 2.0 : recalibrage de l’ambition industrielle dans les semi-conducteurs et pivot vers l’aval (IA) |
7.5 Gouvernance duale : les frontières rationnelles de la privatisation
Cette configuration tripolaire des modèles de gouvernance de l’innovation éclaire d’un jour nouveau les débats contemporains relatifs aux « frontières de la privatisation ». L’école autrichienne traditionnelle et certaines conceptions néolibérales de la gouvernance économique accordent une place centrale à la privatisation et aux mécanismes de marché dans la recherche d’efficience allocative. Néanmoins, la divergence paradigmatique tripolaire révèle une logique de gouvernance fondamentalement différente : le moteur de l’innovation de rupture réside dans l’exploration de territoires technologiques incertains, et non dans la simple captation de rentes de monopole.
Pour les secteurs infrastructurels ou de base en position de monopole naturel — qui ne génèrent pas directement d’innovations disruptives mais dégagent des flux de trésorerie massifs et prévisibles —, le maintien d’un contrôle étatique ou d’une régulation stricte permet de sanctuariser une réserve de capital patient. Ce dernier est indispensable pour financer durablement des trajectoires soumises à un fort risque d’exécution industrielle ou à une profonde incertitude technologique. À l’inverse, ce sont les entités commerciales opérant dans les domaines de pointe qui doivent être confrontées au marché et soumises à un mécanisme de sélection darwinienne.
C’est précisément là que se noue la tension fondamentale entre l’« interdépendance contrôlée » et l’« interdépendance gouvernée » :
- L’approche de l’« interdépendance contrôlée » trouve son incarnation institutionnelle la plus aboutie dans le « nouveau système d’effort national » chinois. Se distinguant de l’ancien paradigme — qui privilégiait la réalisation de projets d’État sans toujours accorder une place centrale aux critères de rentabilité — cette doctrine maintient l’intégration aux chaînes de valeur mondiales tout en neutralisant les vulnérabilités liées aux technologies occidentales. L’intervention de l’État s’affranchit partiellement des signaux de prix de court terme, allant jusqu’à substituer la volonté souveraine à la logique de marché, en échange d’une sécurité stratégique de long terme.
- L’approche de l’« interdépendance gouvernée » trouve son incarnation contemporaine dans l’« État entrepreneurial géopolitisé » américain. Rompant avec l’orthodoxie néolibérale des décennies précédentes — qui déléguait l’allocation efficiente des ressources stratégiques au marché —, cette doctrine instrumentalise la position nodale des États-Unis dans les chaînes de valeur mondiales pour endiguer l’émergence de concurrents systémiques. Si sa mécanique repose toujours fondamentalement sur le capital privé pour absorber les risques et stimuler l’innovation, elle accuse un désajustement intertemporel systémique dans le financement des cycles technologiques longs, qui rend nécessaire le renforcement de l’interventionnisme fédéral pour pallier ces défaillances du marché.
Le défi commun auquel font face la Chine, les États-Unis et l’UE réside dans leur capacité à recalibrer, au prisme de leurs contraintes institutionnelles respectives, la ligne de démarcation entre l’État et le marché en matière d’investissements stratégiques. Cette « logique de gouvernance duale » — qui extrait la rente des monopoles pour accumuler du capital patient, tout en orchestrant une concurrence darwinienne dans les secteurs de pointe lors de la phase de commercialisation pour en maximiser l’efficience — constitue un élément central de l’architecture institutionnelle permettant de soutenir la résilience budgétaire et le maintien de l’intensité de R&D du « nouveau système d’effort national » face au blocus technologique occidental.
8. Conclusion et perspectives
L’élévation systémique de la compétitivité industrielle de la Chine n’est pas le produit contingent d’un cycle macroéconomique, mais la résultante profonde d’une anticipation stratégique et de la dynamique ininterrompue du « nouveau système d’effort national ». Sa logique fondamentale réside dans le dépassement de la dichotomie entre État et marché, à travers la recherche d’un équilibre dynamique entre un « État proactif » et un « marché efficient ». Loin d’être une architecture figée, ce système subordonne sa pérennité à sa capacité d’adaptation institutionnelle continue.
La trajectoire de ce nouveau système montre que la frontière entre les fonctions respectives de l’État et du marché n’est pas une constante institutionnelle, mais une variable endogène à la structure technologique et aux conditions économiques de l’innovation. Elle se reconfigure en fonction de l’intensité des défaillances du marché et des défaillances de l’État, ainsi que de l’intensité capitalistique, de la durée des cycles d’innovation, du degré d’incertitude technologique, des économies d’échelle et de la maturité du marché. La gouvernance de l’innovation de rupture relève ainsi moins d’un choix entre État et marché que d’une articulation fonctionnelle et évolutive de leurs rôles respectifs au cours du cycle technologique, visant à tirer parti de leurs complémentarités tout en limitant leurs défaillances respectives.
Au sein de ce système, l’État opère comme « stratège-pilote » : il identifie les frontières technologiques émergentes, évalue les vulnérabilités, formule des missions stratégiques vitales pour la nation, puis conçoit et adapte les mécanismes nécessaires à leur réalisation. Par l’ingénierie financière, il réduit la prime de risque et abaisse le taux d’actualisation appliqué aux investissements dans les technologies profondes, assumant le risque originel du passage de « 0 à 1 » tout en structurant les leviers et les ressources nécessaires pour accélérer le passage de « 1 à 100 ». Cette dynamique se traduit in fine par le développement de « forces productives de nature inédite ». Le marché agit, quant à lui, comme un mécanisme de sélection concurrentielle permettant de s’approcher de l’efficience allocative.
La portée historique de ce système réside dans sa capacité à surmonter la rigidité de l’économie planifiée classique et la fragmentation stratégique de l’ère de la décentralisation. La position de premier plan acquise par la Chine dans de multiples technologies critiques constitue l’une des manifestations de la complexité du système, lequel intègre à la fois une concentration massive des ressources, des gains de productivité et des économies d’échelle d’une ampleur inouïe. Ces avancées s’opèrent en parfaite synergie avec une montée en puissance de la recherche fondamentale, désormais érigée en pilier de la puissance nationale.
La vitalité à long terme de ce nouveau système dépend de sa capacité à protéger et à stimuler de manière continue l’esprit d’entreprise au niveau microéconomique, tout en renforçant la capacité d’anticipation de l’État. Dans les domaines de l’ingénierie appliquée dotés d’une trajectoire technologique lisible (matériaux, énergie, procédés de fabrication), la mobilisation ciblée sous impulsion administrative présente un avantage d’efficience décisif.
Dans les domaines de la recherche fondamentale et des technologies profondes disruptives, le nouveau système peut également réaliser des succès majeurs, à condition que l’État affine sa capacité à concevoir des trajectoires complexes, mobilise les capitaux patients nécessaires et identifie les talents adéquats. Cela exige des autorités compétentes la mise en place d’une boucle de rétroaction résiliente face aux erreurs stratégiques, le développement d’une forte capacité d’autocorrection et le maintien de la flexibilité requise pour éviter que les paris technologiques massifs en amont ne mènent à une dépendance au sentier irréversible. Une marge de manœuvre doit être sanctuarisée pour les explorations technologiques non encore identifiées comme critiques et pour les innovations issues des secteurs non prioritaires.
Le « nouveau système d’effort national » de la Chine s’articule ainsi autour de cinq piliers : l’injection massive de fonds publics, le franchissement des verrous dans les technologies profondes, une synergie organisationnelle inédite, la tolérance à l’échec sous réserve de diligence dans le processus d’essais et d’erreurs, et la sélection en aval par le marché. L’intégration organique de ces mécanismes reconfigure les forces motrices de l’innovation chinoise et consacre la métamorphose contemporaine de son capitalisme d’État.
Depuis plusieurs décennies, l’évaluation de la Chine par les cercles de réflexion européens a oscillé entre deux extrêmes : d’abord la conviction inébranlable de l’« effondrement inéluctable du régime autoritaire » ; puis, une fois cette prophétie infirmée, un basculement abrupt vers le postulat d’une menace systémique principalement fondée sur les surcapacités de production. Entre ces deux biais analytiques, l’Europe, entravée par une certaine inertie cognitive, a trop rarement posé la question fondamentale : qu’est-ce que la Chine a structurellement réussi ?
Plus préoccupant encore pour l’UE, cette inertie cognitive se manifeste par une erreur d’attribution s’agissant des frictions du système chinois. Confondre les séquelles de l’ancien système, dont certaines seront progressivement purgées par le « nouveau système d’effort national », avec les risques potentiels inhérents à ce dernier ne contribue nullement à la compréhension de la trajectoire chinoise. Pire encore, cette confusion intellectuelle occulte la problématique centrale à laquelle l’architecture institutionnelle de l’UE elle-même se doit de répondre d’urgence.
Le coût de l’inaction européenne, nourrie par le mythe de l’effondrement chinois, se matérialise d’ores et déjà par le creusement continu du gouffre technologique. Les données de l’ASPI indiquent que la Chine est désormais en tête dans 69 des 74 technologies critiques suivies, témoignant ainsi d’une capacité systémique croissante en matière de recherche technologique fondamentale de « 0 à 1 ». Aujourd’hui, l’inadéquation d’une action européenne dictée par la seule thèse de la menace systémique risque de perpétuer ce décrochage technologique face à la Chine.
Cette hégémonie technologique de la Chine a également suscité d’importantes adaptations institutionnelles à l’étranger : l’adoption du cadre d’« approche mobilisant l’ensemble de la nation » (whole-of-nation approach) en Australie illustre la manière dont ce modèle de concentration des ressources et d’allocation intertemporelle transcende les frontières idéologiques. Il s’impose désormais comme une dynamique structurelle majeure face à une compétition technologique extrême.
Si le recours aux barrières tarifaires et non tarifaires ou aux dévaluations monétaires peut temporairement soulager l’industrie européenne, ces instruments sont structurellement incapables de résorber cet écart d’efficience au niveau du système d’innovation. Pour l’UE, le débat normatif historique cherchant à déterminer si « l’intervention de l’État constitue une distorsion du libre marché » est aujourd’hui frappé d’obsolescence.
Toutefois, à la différence de l’Australie, l’UE se heurte à des contraintes institutionnelles lourdes : vingt-sept États souverains, des marchés de capitaux hautement fragmentés, des traditions de politique industrielle hétérogènes, l’absence d’une capacité budgétaire fédérale pérenne, ainsi qu’une tension chroniquement irrésolue entre autonomie stratégique et dépendance sécuritaire transatlantique. Ces contraintes n’impliquent pas l’impossibilité d’une déclinaison européenne du principe d’effort national ; elles exigent plutôt l’invention d’une trajectoire de mise en œuvre singulière.
L’UE n’est nullement dépourvue de matrice institutionnelle en matière d’interventionnisme. La tradition française du capitalisme d’État, la logique de collaboration public-privé profondément encastrée dans l’écosystème du Mittelstand allemand, notamment celui des « champions cachés », ainsi que le précédent de politique industrielle supranationale instauré par l’European Chips Act, ont d’ores et déjà démontré un potentiel d’intégration des ressources présentant certaines analogies avec le modèle chinois.
Pour autant, l’UE ne doit pas se contenter d’en mimer les manifestations de surface. Elle doit en assimiler la logique opératoire profonde : la tarification efficace du risque face à l’incertitude technologique, l’allocation intertemporelle des ressources fondée sur la symbiose public-privé, l’alignement des incitations de marché et, surtout, l’instauration de mécanismes d’autocorrection capables de répondre aux signaux d’échecs stratégiques sans subir d’interférences politiques partisanes.
Le véritable enjeu pour l’UE n’est donc plus de se demander s’il convient d’adopter ce paradigme de l’effort national. Il s’agit de déterminer si elle sera en mesure de forger une volonté politique suffisante pour surmonter la fragmentation entre ses États membres. Elle doit déployer une ingénierie institutionnelle inédite pour unifier ses marchés de capitaux et dégager — par une déconstruction clinique du modèle chinois, de ses risques et de ses mécanismes de résilience — une trajectoire d’hybridation compatible avec sa réalité politique.
Cette urgence ne relève plus du choix idéologique, mais d’une question existentielle de capacité institutionnelle. La réponse qu’y apportera l’UE conditionnera sa capacité à préserver son rang de puissance technologique au XXIe siècle.
Remerciements
Cet article est issu d’une intervention aux côtés de Mattéo Torres et Marie-José Navarre lors de la table ronde « L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois », organisée par le Haut-commissariat à la stratégie et au plan, la présidence de l’Université de Strasbourg et les associations L’Hémicycle Étudiant et Sciences Po Forum, qui s’est tenue le mardi 31 mars 2026. Je remercie Camille Laluc pour son invitation à participer à cette table ronde ; sans cela, cet article n’aurait probablement pas vu le jour. Mes remerciements vont à Claude Diebolt et Julien Pénin pour leurs commentaires et discussions qui ont permis d’améliorer l’article.
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[1] Le Critical Technology Tracker de l’ASPI mesure la répartition par pays de la production d’articles de recherche à fort impact (les 10 % les plus cités) sur une fenêtre temporelle donnée, et constitue ainsi un indicateur prospectif des capacités technologiques futures. Ses résultats reflètent l’étendue et l’impact de la production scientifique, et non la capacité de déploiement effectif, le niveau de conversion commerciale ou le degré d’application militaire des technologies. Par ailleurs, l’ASPI souligne que les voies d’amélioration futures du Tracker incluent l’intégration de l’analyse des brevets, afin de pallier certaines limites des indicateurs actuels. Tang (2026) a documenté l’essor des innovations technologiques en Chine, notamment à travers l’augmentation du nombre de brevets déposés et délivrés. Cette dynamique converge avec la prééminence de la Chine mesurée par le Tracker de l’ASPI.
[2] Le terme « 举国体制 » (jǔguó tǐzhì) est traduit ici par « système d’effort national » au lieu de « système de mobilisation nationale » couramment adopté dans la littérature francophone sur le sujet. Ce dernier, s’il était retraduit en chinois, donnerait « 国家动员体系 » (guójiā dòngyuán tǐxì), qui renvoie spécifiquement à une mobilisation de crise liée à la défense nationale, aux opérations militaires ou à la conscription.
[3] Le quotidien Le Monde a largement relayé ce rapport à travers une série d’articles. Voir [Comment la Chine dévore l’Europe [Série de reportages, parties 1-4]->https://www.lemonde.fr/comment-la-chine-devore-l-europe/], Le Monde, du 28 avril au 3 mai 2026.
[4] Il s’agit de la bombe atomique (A), de la bombe à hydrogène (H) et du premier satellite artificiel chinois.
[5] 国家中长期科学和技术发展规划纲要(2006━2020年).
[6] 国家« 十二五 »科学和技术发展规划.
[7] Dans les textes de politique publique chinois, le terme original est shèhuì zīběn (社会资本), qui se traduit littéralement par « capitaux sociaux ». Afin d’éviter toute confusion terminologique en français avec le droit des sociétés (le capital d’une entreprise) ou la sociologie, nous optons pour l’expression « capitaux tiers ». Dans le contexte institutionnel chinois, ce concept désigne de manière extensive l’ensemble des financements non directement inscrits au budget de l’État : il englobe les capitaux industriels et financiers privés, ainsi que les fonds des entreprises d’État (国有企业) et des plateformes de financement des gouvernements locaux (地方政府融资平台).
[8] Le terme « 新质生产力 » (xīnzhì shēngchǎnlì) est couramment traduit par « forces productives de nouvelle qualité ». Cette traduction, en interprétant « 质 » (zhì) principalement au sens de « qualité » (zhìliàng), occulte la dimension structurelle et la portée exacte du concept. Le caractère « 质 » désigne ici une transformation de la nature même des forces productives — un changement de paradigme — plutôt qu’une simple amélioration incrémentale. Selon les sources officielles, il convient de le définir par opposition aux forces productives classiques : « À chaque étape de l’histoire humaine, le développement des forces productives a reposé sur des supports technologiques et des outils qui lui étaient propres. Ces forces productives, propulsées par l’application approfondie de technologies émergentes, se caractérisent par l’émergence rapide de nouvelles industries, de nouveaux formats d’activité et de nouveaux modèles. Celles-ci structurent un système inédit de rapports sociaux de production ainsi qu’un cadre institutionnel renouvelé. À ce titre, leur déploiement constitue le moteur fondamental du progrès de la civilisation humaine. »
[9] Ici, le rôle de l’État chinois se situe au-delà de la double figure de l’opérateur sous planification centralisée et du régulateur sous concurrence décentralisée. L’État vise une meilleure articulation entre planification et sélection par le marché : l’État assure la « conception au sommet » (顶层设计, dǐngcéng shèjì) des orientations et priorités technologiques et orchestre la mobilisation des ressources (infrastructurelles, financières, humaines, foncières, numériques) pour pallier les défaillances du marché lors de l’innovation de rupture (de « 0 à 1 ») et accélérer l’industrialisation à grande échelle (de « 1 à 100 »), tout en déléguant au marché la sélection des solutions les plus viables et les plus performantes. La difficulté de nommer cette fonction réside dans sa nature hybride : l’État est à la fois l’architecte politique définissant les priorités nationales et l’opérateur systémique levant les barrières administratives afin de favoriser les synergies. Aucun terme occidental unique — ni « État entrepreneurial » ni « État régulateur » — ne capture pleinement cette mutation du rôle de l’État. Nous proposons ici le terme de « stratège-pilote » pour désigner cette fonction inédite.
[10] L’importance de la puissance publique dans la résolution de la défaillance de coordination est mise en évidence aux États-Unis par le cas du consortium SEMATECH, établi en 1987 face à la menace d’un monopole japonais sur les mémoires DRAM. Pour soutenir ce consortium, l’État américain a suspendu l’application de la loi antitrust et apporté un financement catalytique via la DARPA, facilitant ainsi la collaboration entre des rivaux privés (Intel, IBM, AT&T) au stade pré-compétitif pour standardiser les équipements de fabrication. En Europe, la création d’Airbus en 1970, soutenue par les gouvernements français, allemand, britannique et espagnol via le mécanisme des « avances remboursables », illustre également la capacité de l’intervention publique à résoudre des défaillances de coordination à l’échelle d’un secteur.
[11] Au travers de recherches empiriques portant sur les marchés boursiers STAR et ChiNext, Zhang et Zhu (2026), ainsi que Geng et al. (2026), montrent que les fonds d’orientation gouvernementaux contribuent à la formation de capital patient en réduisant les coûts d’agence, en renforçant le pouvoir de négociation sur le marché et en améliorant la productivité globale des facteurs. Ils impulsent ainsi une transition de l’allocation du capital, faisant évoluer celle-ci d’une logique de rentabilité à court terme vers une logique d’investissement technologique à long terme.
[12] L’État et les gouvernements locaux ne renoncent pas structurellement à la valeur. Ils arbitrent entre une valorisation financière directe (dividendes et plus-values) et une valorisation territoriale indirecte (recettes fiscales, emplois, effet d’entraînement). En tirant parti de leur rôle d’architecte industriel et de leur capacité à structurer l’écosystème local, certains fonds d’État (notamment à Hefei ou Hangzhou) parviennent à faire des paris très audacieux, couronnés de succès exceptionnels, ou à transformer l’avantage informationnel et le soutien administratif en plus-values massives.
[13] Lignes directrices sur la promotion du développement de haute qualité des fonds d’investissement gouvernementaux (关于促进政府投资基金高质量发展的指导意见).
[14] Le terme conceptuel anglo-saxon utilisé pour traduire 举国体制 (système d’effort national) est justement « whole-of-nation system ».
[15] Ce ratio de 39,3 % correspond à l’évaluation du périmètre « augmenté » figurant à la page 62 (Tableau 2) du rapport de Consultation au titre de l’Article IV pour la Chine de 2026 du FMI. Il s’obtient en agrégeant les dépenses des administrations publiques standard (Fund definition), évaluées à 33,7 % du PIB, aux dépenses d’infrastructure extrabudgétaires financées par les véhicules de financement des gouvernements locaux (LGFV) à hauteur de 5,1 % du PIB, et aux fonds spéciaux et d’orientation (0,5 % du PIB). Ce ratio élargi, permettant une comparaison avec le périmètre des administrations publiques européennes, démontre que l’empreinte de l’État chinois demeure structurellement très inférieure à la moyenne de l’UE (qui s’établit à plus de 49,5 % en 2025).
[16] Les données susmentionnées sont exprimées en euros, sur la base des séries en dollars ajustées selon les MSTI de l’OCDE, et converties aux taux de change moyens de 2024 (environ 1 EUR = 1,0822 USD et 1 EUR = 7,764 CNY). Les taux retenus pour la parité de pouvoir d’achat (PPA) s’établissent à 1 EUR = 1,370 USD (couvrant l’UE à 27) et 1 USD = 3,52 CNY. Ces éléments sont fournis uniquement à des fins de comparaison transversale.
Université de Strasbourg
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