Lire Jacques Savary en 2026 : l’Europe avant l’Europe
Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)
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Claude Diebolt « Lire Jacques Savary en 2026 : l’Europe avant l’Europe », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, septembre 2026.
Je viens de finir de lire Jacques Savary. Ou, plus exactement, de le lire à nouveau, avec cette étrange disposition d’esprit que provoquent parfois les vieux livres : on les ouvre pour comprendre un monde disparu et l’on finit par se demander s’ils ne nous parlent pas, par détour, du nôtre.
Le Parfait Négociant appartient évidemment à un autre univers. Celui des grandes maisons de commerce, des lettres de change, des manufactures, des banques, des faillites, des ports, des compagnies et d’un État qui cherche à organiser le commerce autant qu’à le développer. Le livre lui-même annonce un programme considérable : banque, change, faillites et banqueroutes, tenue des livres, achats, ventes, caisse, inventaires, lettres et billets de change, etc.
À première vue, rien de tout cela ne ressemble vraiment à un programme pour l’Europe de 2026. Et pourtant ! Ce qui m’a le plus frappé chez Savary n’est peut-être pas tant ce qu’il nous apprend sur le commerce du XVIIe siècle que ce qu’il révèle d’un monde économique dans lequel les frontières que nous considérons aujourd’hui comme naturelles ne le sont pas encore.
Comment faire circuler les marchandises, l’argent, l’information et la confiance dans un espace économique qui dépasse déjà les frontières politiques ? C’est là que Savary devient, à mes yeux, étrangement européen.
Une Europe qui ne porte pas encore son nom
L’Europe de Savary n’est évidemment pas l’Union européenne. Elle n’a ni Commission, ni marché unique, ni monnaie commune, ni politique industrielle européenne. Elle n’existe même pas encore comme projet politique ou économique au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Mais elle existe déjà comme espace de circulation : Amsterdam, Rotterdam, Hambourg, Londres, Anvers, l’Italie, les villes hanséatiques, Constantinople ou les Échelles du Levant apparaissent au fil du livre non comme de simples noms sur une carte, mais comme des lieux reliés par des marchandises, des paiements, des correspondants, des taux de change, des risques et des règles. Les développements sur les banques d’Amsterdam, Rotterdam et Hambourg ou sur le commerce des villes hanséatiques donnent à voir cette géographie économique en mouvement.
Chez Savary, l’Europe est moins une architecture qu’une pratique. Des marchands échangent avant que les États n’harmonisent leurs règles. Des correspondants se font confiance sans disposer d’une institution commune capable de garantir toutes leurs transactions. Des usages se stabilisent entre places commerciales différentes. Des informations circulent, des réputations se construisent, des risques se transmettent. Une économie européenne se forme ainsi, en quelque sorte, par le bas. Et elle produit aussitôt une difficulté que nous connaissons toujours : les transactions dépassent les frontières plus vite que les institutions.
Un passage consacré aux lettres de change est particulièrement révélateur. Le texte rappelle que la réglementation française vaut dans le Royaume, mais qu’elle ne peut évidemment imposer la même autorité dans les pays étrangers. Les situations nouvelles obligent donc à chercher d’autres références et d’autres modes de coordination.
Savary m’a aussi intéressé pour une seconde raison. Son négociant n’est pas un agent qui évoluerait dans un monde parfaitement connu. Il doit apprendre, tenir ses comptes, connaître les usages, apprécier ses correspondants, savoir avec qui traiter, juger la qualité d’une information, préserver sa réputation, comprendre les différences entre places, anticiper les difficultés et savoir ce qu’il doit faire lorsque ses affaires se dégradent.
Le livre renvoie ainsi aux règles de conduite du négociant, à la manière de savoir s’il a gagné ou perdu depuis son dernier inventaire, aux causes de faillite, à la probité et à l’honneur commercial. Il accorde même une place à l’« imagination », présentée comme nécessaire et avantageuse au négoce.
Je me garderais bien d’en faire un théoricien moderne de l’incertitude, mais son monde économique est incontestablement un monde dans lequel tout n’est pas connu à l’avance. Il suppose des règles, des livres de comptes, des intermédiaires, des institutions, des routines et des individus capables d’agir lorsque l’information est incomplète. C’est peut-être là que Savary devient soudain très contemporain.
Il ne faudrait évidemment pas idéaliser cette Europe ancienne. Le monde de Savary est aussi celui de la concurrence entre puissances, des privilèges, des compagnies, des empires et de formes de commerce que nous jugeons aujourd’hui, à juste titre, inacceptables. Je pense ici à la trace explicite du commerce d’esclaves, par exemple.
Il ne s’agit donc surtout pas de reconstruire un âge d’or européen qui n’a jamais existé. Mais peut-être est-il utile de rappeler quelque chose de plus modéré : l’intégration économique n’a jamais supprimé le conflit, pas plus que le conflit n’a empêché la circulation. Cette tension, elle aussi, nous est familière.
Savary permet également de voir quelque chose que nos oppositions contemporaines simplifient parfois trop vite : le marché et l’État ne vivent pas dans deux mondes indépendants. Sa notice biographique rapporte sa participation aux travaux qui conduisirent à l’ordonnance du commerce de 1673 et souligne l’importance de ses avis dans cette élaboration. Il y a là, je crois, une relation intéressante entre expérience et règle. La pratique commerciale produit des problèmes. L’État cherche à les ordonner. La règle modifie ensuite les pratiques. Et de nouvelles situations apparaissent. Autrement dit, les institutions ne se contentent pas d’encadrer l’économie : elles apprennent aussi des pratiques qu’elles cherchent à organiser et se transforment à leur contact.
Cette idée me paraît particulièrement utile lorsque nous réfléchissons à l’Europe d’aujourd’hui. Nous opposons parfois trop facilement réglementation et marché, intervention publique et initiative privée, règles communes et liberté d’entreprendre. Savary, au contraire, nous montre un monde beaucoup moins net. Les règles rendent les échanges possibles, mais les échanges font aussi évoluer les règles. Les institutions encadrent le commerce, mais elles doivent continuellement apprendre de ce que le commerce invente.
Que ferait Savary de l’Europe de 2026 ?
What if ? Ce serait sans doute un exercice un peu étrange que de demander à un négociant du XVIIe siècle de trancher nos débats sur l’intelligence artificielle, la souveraineté technologique, l’innovation ou la politique industrielle. Pourtant, même si les livres anciens ne valent pas nécessairement par les réponses qu’ils apportent, ils valent parfois par les questions qu’ils nous obligent à reformuler. Savary me semble ainsi en laisser une particulièrement actuelle : qu’est-ce qui fait réellement tenir ensemble un espace économique ? Des règles communes ? Une monnaie ? Des infrastructures ? En fait, le Parfait Négociant nous suggère quelque chose de plus concret : il faut aussi des individus et des organisations capables de commercer, de s’informer, de juger, de compter, de faire confiance, de prendre des risques et d’adapter leurs pratiques à celles des autres. Un marché n’existe jamais uniquement parce qu’il a été juridiquement constitué, il doit être pratiqué.
C’est peut-être ici que Savary rejoint les préoccupations européennes les plus contemporaines. Nous pouvons décider d’un programme, annoncer une stratégie, fixer des objectifs de transformation numérique, d’autonomie stratégique, d’innovation ou de transition énergétique, mais j’ai le sentiment qu’une stratégie, seule, n’agit pas. Entre l’ambition et sa réalisation demeurent des individus, des entreprises et des institutions. En d’autres termes, la capacité à transformer une règle en pratique, une connaissance en décision et une possibilité en réalisation compte peut-être autant que l’architecture institutionnelle elle-même.
L’Europe comme conversation
En refermant Savary, je me suis donc demandé si nous n’avions pas parfois inversé l’ordre des choses. Nous cherchons naturellement aujourd’hui à construire l’Europe par ses institutions. Pourtant, les négociants de Savary fabriquaient déjà, sans le nommer ainsi, quelque chose d’européen en circulant, en échangeant, en traduisant, en apprenant et en adaptant leurs pratiques les uns aux autres. L’une ne remplace évidemment pas l’autre, mais peut-être avons-nous intérêt à nous souvenir que l’Europe ne se décrète pas seulement : elle se pratique. Elle se pratique par les marchandises et les capitaux, bien sûr, mais aussi par les savoirs, les règles, les institutions… et parfois par les livres.
En définitive, il y a quelque chose d’assez beau dans le destin du Parfait Négociant. Le livre décrit un commerce qui traverse les frontières et finit par les traverser lui-même. La notice consacrée à Savary rappelle sa diffusion au-delà de la France : une édition genevoise en allemand avec le français en regard, une version hollandaise à Amsterdam, une anglaise à Londres et une italienne à Milan. Le livre devient ainsi lui-même ce qu’il décrit : un objet de circulation. Les marchandises circulent, les lettres de change circulent, les pratiques circulent. Et, bien sûr, les livres qui cherchent à comprendre ces pratiques circulent à leur tour. Un livre français devenu allemand, hollandais, anglais et italien donc, mais aussi un livre sur les pratiques commerciales qui devient lui-même une pratique de circulation. En somme, un livre vieux de plus de trois siècles qui, à sa manière, nous rappelle peut-être quelque chose de très simple : avant d’être un projet, l’Europe fut déjà une conversation.
Référence
Savary, J. (1675). Le Parfait Négociant, ou Instruction générale pour ce qui regarde le commerce des marchandises de France et des pays étrangers, 8e éd. revue, corrigée et augmentée, Claude Robustel, Paris, 1721.
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