Fontane, la finance et l’Europe : une économie morale de la Gründerzeit

Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)

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Claude Diebolt « Fontane, la finance et l’Europe : une économie morale de la Gründerzeit », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, août 2026.

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Hier, quelque part entre un buisson de souvenirs académiques et quelques livres refermés depuis longtemps, un titre m’est soudain revenu à l’esprit, comme un petit caillou lumineux retrouvé sous la poussière : L’Adultera, de Theodor Fontane.

Je l’ai rouvert comme on soulève une pierre que l’on croyait terne, pour découvrir qu’elle capte encore la lumière. Et presque immédiatement, je me suis dit que le détour en valait la peine. Le roman avait conservé une force, presque une vibration théorique, que j’avais quelque peu oubliée.

Car L’Adultera n’est pas seulement un roman sur l’adultère. C’est aussi, et peut-être avant tout, une réflexion sur l’économie morale d’une société qui entre, parfois à reculons, dans l’ère du capitalisme moderne. Sous les apparences d’un drame intime, Fontane nous offre un portrait remarquablement pénétrant de la Gründerzeit, cette période d’exubérance financière qui suivit l’unification allemande de 1871.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, un bref rappel de ce moment historique n’est peut-être pas inutile. Après sa victoire sur la France, l’Empire allemand reçut d’immenses indemnités de guerre, versées en or. Cet afflux soudain de liquidités alimenta une expansion extraordinaire du crédit. Les banques regorgeaient de capitaux, les entrepreneurs se multipliaient et les sociétés par actions fleurissaient un peu partout, certaines n’ayant guère plus à offrir qu’un enthousiasme communicatif et un nom prometteur.

La spéculation ne tarda pas à s’emballer. Berlin vibrait au rythme des rumeurs boursières, des faillites spectaculaires et des fortunes instantanées. La finance était devenue une sorte de spectacle social.

Cette prospérité artificielle s’effondra en 1873 avec le grand krach viennois, qui se propagea rapidement à l’Allemagne : panique bancaire, tarissement du crédit, faillites en chaîne. Mais plus importante peut-être encore que les conséquences économiques fut la désillusion collective qui s’ensuivit.

Et c’est précisément cette atmosphère (d’abord l’euphorie, puis la découverte d’une fragilité systémique) que Fontane parvient à saisir. Non pas en nous conduisant sur les parquets des Bourses ou au cœur des marchés, mais à travers la vie quotidienne de ses personnages, leur manière d’aimer, de faire confiance, d’espérer et, parfois, de se tromper eux-mêmes.

Au centre du roman se trouve le foyer des Van der Straaten. Ezechiel, le mari, est un marchand prospère : jovial, inventif, improvisateur, presque une incarnation idéale-typique de la bourgeoisie ascendante. Il appartient à cette nouvelle espèce caractéristique de la Gründerzeit : le bourgeois spéculateur, ni banquier ni financier, mais volontiers engagé dans des entreprises risquées, convaincu que l’optimisme possède, à lui seul, une certaine puissance économique.

Fontane le dessine avec une précision presque clinique : sûr de lui jusqu’à l’insouciance, persuadé que la hausse des marchés relève de l’ordre naturel des choses, que les risques sont secondaires et que la prospérité constitue, peu ou prou, l’état normal du monde.

Cela mérite que l’on s’y arrête un instant. La Gründerzeit fut l’une des premières périodes au cours desquelles la finance commença à sortir des cercles étroits des professionnels pour devenir le terrain jeu d’une bourgeoisie ambitieuse, avide d’ascension rapide, mais pas toujours dotée de l’expertise nécessaire.

Fontane anticipe ici des mécanismes que les économistes, de Keynes à Minsky et Galbraith, décriront bien plus tard : la dimension psychologique des marchés, les comportements mimétiques, la surestimation de la stabilité, les excès de confiance.

Sous cet angle, la finance apparaît moins comme un appareil technique que comme un imaginaire social, un régime émotionnel collectif dans lequel croyances et désirs circulent avec presque autant d’intensité que l’argent lui-même. Ce que Keynes appellera plus tard les animal spirits du capitalisme semble déjà, silencieusement, à l’œuvre.

Face à cet univers d’optimisme débordant se tient Melanie, la jeune épouse d’Ezechiel, qui incarne une sensibilité tout autre : lucide, quelque peu mélancolique, discrètement en quête d’authenticité. Elle perçoit la fragilité derrière les apparences, l’illusion derrière le confort, la solitude qui se dissimule parfois derrière la prospérité.

Leur mariage, davantage arrangement qu’histoire d’amour, ressemble d’ailleurs, à sa manière, à une construction financière : une alliance, une consolidation d’actifs, un investissement prudent plutôt qu’une rencontre entre deux âmes.

C’est dans ce foyer soigneusement ordonné qu’entre Rubehn, un jeune associé invité à vivre auprès de la famille. Fontane aurait aisément pu écrire un classique triangle amoureux. Il choisit quelque chose de plus subtil. Il montre comment l’intimité se forme dans les interstices, précisément là où les structures sociales commencent à se desserrer.

Melanie et Rubehn se découvrent peu à peu : un goût commun pour la culture, de petits gestes d’attention, des affinités silencieuses. Rien de spectaculaire, et pourtant tout ce qui manquait à un mariage pensé davantage comme une alliance de capitaux que comme une union des cœurs.

En ce sens, la relation adultère devient une forme de critique silencieuse de l’ordre bourgeois. Ce que Melanie finit par fuir n’est pas simplement un homme, mais un système de valeurs fondé sur la réputation, la respectabilité et une équivalence implicite entre capital économique et valeur morale.

À ce stade, le parallèle avec la finance devient difficile à ignorer. Fontane semble suggérer que les relations humaines ne fonctionnent pas d’une manière entièrement différente des marchés : elles reposent sur la confiance, ressource invisible mais indispensable et parfois remarquablement volatile.

Une action peut s’effondrer sur une rumeur ; un mariage peut se défaire sur une nuance. Les bulles financières se nourrissent d’espérances mal mesurées ; les mariages se brisent parfois sous le poids d’attentes jamais formulées. Dans les deux cas, l’effondrement paraît soudain, disproportionné et, rétrospectivement, légèrement mystérieux.

Ezechiel van der Straaten, atteint à la fois dans son orgueil et dans son sentiment de possession, commence lentement à vaciller. L’homme jovial se défait progressivement. On pourrait dire qu’il « meurt d’avoir été trahi » comme un investisseur meurt d’un krach financier : lentement, douloureusement, sans jamais vraiment comprendre à quel moment la confiance a cessé de circuler.

Melanie et Rubehn, quant à eux, ne triomphent pas. Ils s’installent dans une existence empreinte de lucidité, de douceur et d’un reste persistant de culpabilité. Fontane refuse les jugements moraux faciles. Son roman révèle la complexité des êtres humains, leur vulnérabilité, leur capacité à aimer contre les conventions établies, mais aussi la fragilité qui accompagne toute décision radicale.

Ce qui rend finalement L’Adultera si remarquable, c’est que Fontane demeure un moraliste sans dogme. Il observe avec ironie, mais aussi avec empathie, comprenant que la finance ne se réduit jamais à des bilans comptables. Elle produit des comportements, des illusions, des anticipations et, parfois, des catastrophes intimes. Elle façonne les caractères, les mariages, les affections et les départs. Elle impose silencieusement son rythme aux vies privées.

C’est peut-être pour cela que le roman continue de nous parler aujourd’hui. La spéculation se déploie désormais sur les marchés financiers mondiaux, dans les cryptomonnaies et les bulles technologiques. Un krach peut commencer par un tweet, une rumeur ou un frémissement algorithmique.

Et, comme au temps de la Gründerzeit, même la prospérité qui paraît la plus assurée peut vaciller lorsque surgissent des événements venus de l’extérieur du système : une guerre, une crise énergétique, un bouleversement géopolitique. Ces chocs nous rappellent que les architectures économiques, aussi sophistiquées soient-elles, reposent souvent sur des fondations plus fragiles qu’il n’y paraît.

Les instruments ont changé. Les mécanismes humains fondamentaux, beaucoup moins : la confiance, la peur, l’illusion et les mouvements contagieux de l’émotion collective.

Si Fontane vivait à l’époque des start-up, des NFT et de l’intelligence artificielle financière, peut-être nous adresserait-il ce sourire discret qu’il réserve si souvent à ses personnages avant de murmurer quelque chose comme ceci : ne placez jamais une confiance excessive dans la rationalité des marchés, pas davantage que dans celle des cœurs humains. Les uns comme les autres obéissent à des logiques que même nos modèles les plus élégants ne parviendront jamais tout à fait à saisir.

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