L’observatoire des politiques économiques en Europe

Sabine Saurugger, "Théories et concepts de l’intégration européenne", Presses de Science-Po, 2009

N° 22 - Eté 2010

Eric Maulin


Les ouvrages sur la théorie générale de l’intégration en français sont assez rares. C’est donc avec plaisir qu’on accueille ce fort volume de 483 p. lequel présente la mosaïque des théories de l’intégration, retrace leur genèse et leur généalogie et soulève des questions fondamentales quant à la valeur d’exportation du modèle européen d’intégration dans la mondialisation.

La théorie générale de l’intégration n’est guère prisée en France alors qu’elle est incontournable dans le monde anglo-saxon. La littérature sur le sujet est principalement de langue anglaise et reste ignorée. C’est pourtant un bon moyen d’entrer dans les systèmes d’explication de la construction européenne et revenir ainsi, par delà la complexité et l’abstraction première des formules, à quelques idées élémentaires qui, une fois comprises, guident le classement des faits et l’interprétation qu’on leur donne. Car c’est bien la vertu des systèmes que de tout simplifier et dégager des schémas, des arborescences qui formeront l’ossature de notre compréhension des structures économico-politiques intégrées. En ce sens la théorie générale a une valeur clairement propédeutique.

Une autre vertu de la théorie générale est d’inciter à une approche interdisciplinaire. La construction européenne n’est ni l’affaire des juristes, ni des économistes ni des politistes ou des sociologues exclusivement. Mais parce que ces disciplines s’ignorent trop souvent, en France, et que les lieux d’interdisciplinarité restent rares, les approches disciplinaires de l’intégration européenne s’ignorent dédaigneusement et ne génèrent que des savoirs partiels aux prétentions hégémoniques ou réductrices. La théorie générale de l’intégration est un bon moyen de franchir ces frontières. Certes, l’ouvrage de Sabine Saurugger est d’abord l’œuvre d’un politiste, mais la nature même de son interrogation l’oblige à multiplier les points de vue et à se confronter aux points de vue disciplinaires.

En outre, la théorie générale de l’intégration invite à la comparaison des intégrations régionales et des théories des intégrations régionales. De ce point de vue, le titre de l’ouvrage de Sabine Saurugger pourrait être corrigé en théories et concepts de l’intégration régionale et notamment européenne. Si les théories de l’intégration européenne occupent en effet l’essentiel de l’ouvrage, des développements substantiels, stratégiquement placés aux premier et dernier chapitres, sont consacrés aux théories des intégrations régionales comparées, à l’origine et aujourd’hui. Cette comparaison est particulièrement bienvenue à l’heure où ce qu’on présente parfois comme le modèle européen d’intégration régionale, le redoublement politique d’une intégration économique, est soumis à des tensions qui menacent non seulement l’exemplarité du modèle mais l’existence de la structure. Le dernier chapitre, tout particulièrement, offre un cadre d’analyse particulièrement saisissant pour comprendre le déclin du modèle européen d’intégration qui accompagne l’irrésistible déplacement de l’axe du monde un peu plus à l’Ouest. Le sentiment, au bout du dernier chapitre, d’avoir accomplit comme un cycle du développement des théories des intégrations régionales confère en effet à l’ouvrage sa précieuse dimension encyclopédique.

En présentant la mosaïque des théories, en abordant des problématiques transdiciplinaires, en réintroduisant la méthode comparative entre les intégrations régionales, l’ouvrage oblige le lecteur a un constant effort de décentrement critique par rapport aux interprétations paresseuses des processus de l’intégration.

But et manière de l’auteur

Il est de présenter les différentes théories de l’intégration européenne en soulignant les lignes de partage entre les approches conceptuelles. Ce ne sont donc pas les processus d’intégration mais les manières de les comprendre et les explications mobilisées pour les rendre intelligibles qui sont l’objet du livre.

L’ouvrage est structuré en trois grandes parties qui présentent de manière critique les théories en ce qu’elles répondent à deux problèmes fondamentaux : pourquoi construire un système politique intégré ?, comment analyser un système politique intégré ?, puis, dans une troisième partie, propose de montrer comment la théorie des relations internationales, dont la théorie générale de l’intégration est issue mais qui semblait s’en être émancipée, redevient pertinente pour comprendre l’évolution du modèle européen dans la mondialisation.

La première partie, après avoir rappelé les origines du régionalisme, après la Seconde guerre mondiale, et montré qu’à l’ancien système international européo-centré succédait déjà un système polycentré autour de solidarités régionales en construction, présente de manière critique trois grandes théories de l’intégration : le néofonctionnalisme, l’intergouvernementalisme et le fédéralisme.

L’approche néofonctionnaliste, initiée par Ernst B. Haas à la fin des années cinquante, marque un tournant qui est à l’origine d’une certaine émancipation de la théorie générale de l’intégration de la théorie des relations internationales. C’est dans les premiers ouvrages de Haas que l’on trouve la théorie de la méthode appliquée par Monnet et Schuman. Elle repose sur l’idée que les idéologies et les conflits politiques ne jouent qu’un rôle secondaire dans les processus d’intégration, qui résultent de la compétition entre d’autres acteurs, économiques principalement.

Ce qu’on qualifie un peu rapidement de mondialisation a d’abord et surtout consisté en une régionalisation, phénomène qui après 1945 ne touche pas seulement l’Europe mais l’ensemble du monde et permet, du moins dans les années 1950 et 1960 des études comparatives. Le retour aux origines des approches théoriques sur les intégrations régionales permet de mettre en évidence les premières fonctions des intégrations régionales : résoudre les crises économiques et assurer la sécurité des Etats se regroupant autour d’un système de libre échange. L’auteur montre bien comment l’approfondissement du projet européen révélant sa spécificité marque à la fois la fin des études comparatives et du recours à la méthode néo-fonctionnaliste. Le paradigme néo-fonctionnaliste, auquel les juristes continuent de se référer, souvent un peu superficiellement, apparaît ainsi nettement délimité à une époque, c’est-à-dire au développement d’une problématique dans un certain contexte international.

L’intergouvernementalisme et le fédéralisme sont ensuite étudiés comme des théories critiques des premières tentatives, construites à partir des échecs ou des limites de la tentative néofonctionnaliste.

La deuxième partie de l’ouvrage, Comment analyser un système politique intégré ?, porte plutôt sur la méthode. Après avoir soigneusement distingué deux grandes catégories d’approches des phénomènes d’intégration, par le haut (théorie des relations internationales) et par le bas (théorie de l’Etat), Sabine Saurugger s’attache particulièrement à montrer comment des méthodes conçues pour l’analyse des phénomènes intraétatiques, politiques publiques, sociologie des acteurs, processus d’européanisation, se sont imposées à partir du milieu des années 90 pour en expliquer les principaux aspects de l’intégration européenne. La synthèse, ample, complète, présente ainsi l’essentiel des grands travaux de langue anglaise et française qui ont profondément renouvelé la compréhension des mécanismes de l’intégration en les affranchissant de leurs premiers et longtemps exclusifs référents juridiques.

Enfin, la troisième partie de l’ouvrage, Un système intégré dans le monde, s’attache à montrer comment les Relations internationales retrouvent l’Union européenne. Sous ce titre un peu alambiqué l’auteur aborde la question de la pertinence des concepts issus de la théorie de l’Etat pour l’étude et la théorisation de l’intégration européenne. Les outils développés par les approches des politiques publiques, de la politique comparée, de la sociologie, etc, ont relativisé l’originalité prétendue de la construction européenne et permis de réintroduire une dimension d’études comparées entre la construction européenne et les autres constructions régionales. Cette étude comparative est favorisée par le processus de la mondialisation qui conduit de nombreuses régions du monde à rechercher une certaine forme d’intégration ou de coopération renforcée. Le renouveau du régionalisme, depuis les années 90, est un facteur de renouvellement de la théorie des relations internationales lequel favorise naturellement la comparaison entre les organisations régionales.

Au terme de cet ouvrage on reste saisi par l’impressionnante synthèse réalisée par l’auteur, qui couvre, dans le temps et l’espace, l’essentiel de la littérature sur le régionalisme. Une ample bibliographie de plus de 70 pages atteste de l’étendue de l’information en même temps qu’elle offre un précieux compendium sur le sujet.

Eric Maulin : Université de Strasbourg (IHEE)