L’Europe, une œuvre inachevée
Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)
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Claude Diebolt « L’Europe, une œuvre inachevée », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, juin 2026.
Au moment de la disparition de Jürgen Habermas, dont l’œuvre aura été profondément habitée par la question européenne, il n’est sans doute pas inutile de revenir à certains textes du passé. Les interrogations qu’il n’a cessé de formuler sur la légitimité démocratique, la solidité des institutions ou encore les conditions d’un véritable espace public européen résonnent aujourd’hui avec une acuité particulière, comme autant de repères pour penser l’Europe.
Dès le début des années 1990, à un moment où l’optimisme semblait l’emporter après la chute du mur de Berlin, un texte « discret » que Jean-Luc De Meulemeester, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, vient de m’envoyer a retenu mon attention. J’ai souhaité le partager ici.
Il proposait déjà une lecture particulièrement lucide de la construction européenne. Dès les premières pages, son auteur observait que « le mouvement vers l’unification économique et politique de l’Europe est en marche », tout en soulignant les difficultés et les fragilités inhérentes à un tel processus.
Il y identifie une tension fondamentale, toujours à l’œuvre : celle qui articule les forces d’intégration et la persistance de dynamiques nationales, historiques et culturelles. L’idée est simple et forte : l’Europe ne se construit pas de manière linéaire, mais selon des équilibres en constante évolution. Son histoire est faite de phases de coopération et d’ajustement, et la dynamique d’intégration suppose un effort continu de coordination entre États aux intérêts parfois différenciés.
À cet égard, l’une des intuitions les plus fécondes du texte réside dans l’importance accordée aux mécanismes de coopération. De Meulemeester rappelait déjà que « la souveraineté absolue des États et l’absence de mécanismes coordinateurs » avaient historiquement favorisé la recherche exclusive par chaque État de son propre intérêt, avec les conséquences que l’on sait. Cette réflexion, formulée dans le contexte du début des années 1990, conserve aujourd’hui une résonance singulière.
Sans être isolée, pensons notamment aux débats qui entouraient alors le traité de Maastricht, l’une des intuitions les plus remarquables de ce texte précurseur réside également dans la distinction entre intégration économique et intégration politique. Certes, il n’invente pas le problème, mais il le formule avec une remarquable clarté. L’Europe a su construire un marché ; elle continue d’explorer les formes d’une souveraineté partagée.
De Meulemeester notait déjà que « les États restaient réticents quant à l’abandon de leurs prérogatives, même si une évolution se dessinait lentement en faveur de la supranationalité ». Plus de trente ans plus tard, cette observation conserve une étonnante actualité.
Le texte propose également une analyse fine de l’Europe centrale et orientale, alors en pleine recomposition après l’effondrement du bloc soviétique. De Meulemeester y souligne les enjeux liés aux héritages historiques, aux mémoires collectives et aux identités nationales, dont l’évolution ultérieure a largement confirmé l’importance.
Ce diagnostic trouve aujourd’hui un écho particulier dans les analyses de Habermas dont la Théorie de l’agir communicationnel, que j’ai eu la curiosité de lire dans les années 1990, continue de me rappeler que certaines lectures demandent du temps. Une union durable ne peut reposer uniquement sur des arrangements institutionnels ou sur des convergences d’intérêts. Elle suppose aussi les conditions d’une délibération partagée et la construction progressive d’un espace public commun.
Plus de trente ans après sa publication, l’analyse de Jean-Luc De Meulemeester nous rappelle que l’Europe est moins un destin qu’un choix, un choix qui se construit dans la durée. Il perçoit très tôt la nécessité de dépasser l’État-nation, là où Jürgen Habermas en théorise précisément les conditions démocratiques, à travers l’exigence d’un espace public et d’une délibération commune.
Il est frappant de constater que son texte s’achevait déjà sur une intuition qui demeure d’une grande actualité. Selon lui, l’Europe ne pourra devenir « une vraie patrie pour tous les Européens » que par des voies fondées sur la supranationalité, la démocratie et « le dialogue de ses différences ».
Trente-cinq ans plus tard, alors que les défis géopolitiques, économiques et démocratiques se multiplient, cette réflexion nous rappelle que la construction européenne demeure une œuvre inachevée. C’est peut-être là sa fragilité. C’est aussi, sans doute, sa force.
Référence
De Meulemeester, J.-L. (1990-1991). « L’union européenne : les promesses et les périls d’un nouvel empire multinational », Revue de l’Institut de Sociologie, Université Libre de Bruxelles, Institut de Sociologie (fondé par Ernest Solvay), pp. 245-261.