Faut-il la guerre pour apprendre à changer ?
Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)
Citer cet article
Claude Diebolt « Faut-il la guerre pour apprendre à changer ? », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, septembre 2026.
Je viens de relire un texte publié en 1929 que je ne pensais certainement pas ouvrir pour y chercher une réflexion sur l’Europe de 2026. Son auteur, W. Randolph Burgess, alors à la Federal Reserve Bank of New York, lui avait donné un titre qui paraît aujourd’hui presque irréel : Effects of the Abolition of War upon National Banking Policies. La question semblait technique : si la guerre disparaissait, que deviendraient les politiques bancaires façonnées depuis si longtemps par son financement ? Mais au fil de ces quelques pages, une autre question apparaît : pourquoi les sociétés semblent-elles parfois capables, dans l’urgence de la guerre, de transformations qu’elles jugent impossibles en temps de paix ?
Burgess regarde l’histoire des prix sur plus d’un siècle. Les guerres napoléoniennes, la guerre de Sécession et la Première Guerre mondiale apparaissent comme de gigantesques ruptures. La guerre appelle l’emprunt, l’emprunt nourrit l’expansion du crédit, le crédit alimente l’inflation ; lorsque les armes se taisent, les déséquilibres qu’elles ont produits, eux, ne disparaissent pas immédiatement.
Mais Burgess aperçoit quelque chose de plus troublant. Après les guerres, les prix peuvent retomber tandis que les salaires résistent. Les entreprises, prises entre ces nouvelles contraintes, cherchent alors à augmenter leur productivité. Les institutions financières elles-mêmes se transforment et Burgess rappelle combien l’histoire des banques centrales et des systèmes bancaires est liée aux nécessités de financement des conflits. La guerre détruit, mais la contrainte qu’elle impose oblige aussi les économies à s’adapter. Et c’est ici que le texte change soudainement de nature.
Dans ses dernières lignes, Burgess évoque William James et son célèbre The Moral Equivalent of War. L’idée remonte à 1906. Dans une conférence prononcée à Stanford et publiée quatre ans plus tard, James, qui se situe explicitement dans le camp pacifiste, pose une question inconfortable. Les sociétés humaines semblent trouver dans la guerre certaines ressources qu’elles mobilisent beaucoup plus difficilement dans la vie ordinaire : courage, discipline, sacrifice, énergie collective, capacité à accepter des changements considérables.
Son propos n’est nullement de réhabiliter la guerre, il vise presque exactement l’inverse. Dès lors que l’on veut s’en débarrasser, par quoi remplacer les capacités de mobilisation qu’elle a historiquement suscitées ? Supprimer la guerre ne suffit pas, encore faut-il trouver son équivalent moral : quelque chose qui permette de mobiliser ces capacités sans avoir besoin de tuer pour les faire apparaître. James imagine ainsi des formes civiles de mobilisation capables de conserver certaines vertus de l’effort collectif tout en abandonnant leur finalité guerrière. Sa conviction est au fond assez simple : le caractère martial peut être formé sans la guerre. Ce n’est pas la destruction qu’il faut préserver, c’est la capacité de transformation qu’elle révèle.
Quant à Burgess, il transpose presque naturellement cette interrogation aux institutions. Il observe que l’inertie des sociétés est telle qu’il a trop souvent fallu l’urgence de la guerre pour trouver l’énergie nécessaire à briser certaines routines et réorganiser les structures économiques et sociales. La question devient alors, à mon sens, beaucoup plus intéressante que le vieux débat sur les éventuels « bienfaits économiques » de la guerre : pourquoi faut-il parfois attendre la catastrophe pour accepter de changer ?
Cette question aurait probablement intéressé Werner Sombart, que je lis depuis longtemps et auquel j’ai récemment consacré plusieurs travaux. En 1913, dans Krieg und Kapitalismus, Sombart fait de la guerre l’un des grands laboratoires historiques de transformation du capitalisme. En effet, bien avant que Schumpeter ne donne, dans Capitalism, Socialism and Democracy en 1942, sa formulation canonique à la destruction créatrice, Sombart décrit déjà un mécanisme dans lequel destructions, pénuries et ruptures peuvent provoquer innovations, substitutions et transformations durables des systèmes productifs.
La guerre n’est donc pas seulement chez lui un événement militaire extérieur à l’économie, elle transforme les besoins, accélère certaines productions, modifie les organisations et redessine les relations entre puissance publique, technologie et activité économique. Il faut évidemment se garder d’une conclusion dangereusement simple. La guerre n’est pas créatrice parce qu’elle détruit. Les morts, les villes détruites, le capital disparu et les trajectoires humaines brisées ne deviennent pas rétrospectivement désirables parce que certaines innovations en sont sorties. Ce n’est pas la destruction qui crée, ce sont les individus, les entreprises et les institutions qui, confrontés à ce qui a été détruit, cherchent parfois d’autres manières de faire. La guerre constitue alors le cas extrême d’un problème beaucoup plus général : celui de l’adaptation sous contrainte. Et cela nous ramène curieusement à l’Europe.
Depuis quinze ans, celle-ci semble progresser de crise en crise : crise financière, dette souveraine, pandémie, guerre aux frontières de l’Union, énergie, climat, technologies, intelligence artificielle, sécurité. À chaque fois revient presque la même phrase : l’Europe doit changer. Et à chaque fois apparaît aussi le même paradoxe : des transformations jugées impossibles quelques mois auparavant deviennent soudain envisageables lorsque la contrainte devient suffisamment forte.
Pendant la pandémie, des règles que l’on croyait immuables ont été suspendues ou réinventées. Face aux bouleversements géopolitiques, des politiques énergétiques, industrielles ou de défense longtemps considérées comme improbables sont redevenues possibles. Devant la compétition technologique, l’Europe redécouvre la question de ses capacités productives, scientifiques et stratégiques. Peut-être faut-il alors distinguer l’Europe de la règle et l’Europe de l’urgence. La première cherche à prévoir, organiser et encadrer les comportements. La seconde découvre parfois, lorsqu’elle n’a plus le choix, qu’elle est capable d’en inventer de nouveaux. Car la crise ne rend pas nécessairement possible ce qui était impossible, elle rend parfois politiquement possible ce qui était techniquement possible depuis longtemps. Elle révèle ainsi des capacités latentes : des ressources, des savoirs, des institutions ou des possibilités d’action qui existaient déjà, mais que nos routines collectives ne permettaient plus de mobiliser.
L’actualité la plus récente rend ce paradoxe presque visible à l’œil nu. La guerre en Ukraine oblige l’Europe à repenser ses capacités militaires et industrielles ; les tensions commerciales et la recomposition du lien transatlantique l’amènent à reconsidérer ses dépendances ; jusqu’à l’idée, encore incertaine dans sa forme, d’inventer avec le Canada une relation d’un type nouveau. Ce qui m’intéresse ici n’est pas de savoir si chacune de ces réponses est la bonne. C’est le mécanisme qu’elles révèlent : sous la contrainte, le périmètre de ce que l’Europe juge possible semble soudain s’élargir.
Ce faisant, il apparaît que les crises ouvrent alors l’espace des possibles. Mais faut-il vraiment attendre chacune d’elles pour agir ? C’est peut-être ici que James et Burgess ont encore quelque chose à nous dire. Une société capable de se transformer seulement lorsqu’elle est menacée reste, d’une certaine manière, prisonnière de ses crises. Le véritable progrès institutionnel consisterait donc peut-être à apprendre à produire en temps normal une partie de cette énergie de transformation : expérimenter avant d’être acculé, réallouer les ressources avant qu’elles ne manquent, construire des capacités avant qu’elles ne deviennent indispensables, permettre aux institutions d’apprendre avant que l’urgence ne les oblige à improviser. Autrement dit, le moral equivalent of war du XXIᵉ siècle ne serait peut-être pas une nouvelle grande mobilisation contre un ennemi imaginaire. Ce serait la capacité collective de changer sans avoir besoin d’une catastrophe pour nous y contraindre.
Mais à quoi pourrait ressembler concrètement un tel équivalent moral de la guerre pour l’Europe ? Sans doute moins à une institution nouvelle qu’à une autre manière de gouverner le changement : accepter davantage l’expérimentation et le droit à l’erreur ; conserver en temps normal des capacités que la recherche de l’efficacité immédiate conduit à supprimer ; investir dans les compétences, la recherche et les infrastructures avant que leur absence ne devienne une urgence ; permettre enfin aux ressources (capitaux, technologies, talents) de se déplacer plus rapidement vers les activités nouvelles. Il ne s’agirait donc pas d’administrer continuellement dans l’urgence, mais presque de faire l’inverse : gouverner dans le but de construire en temps de paix les capacités que l’urgence nous oblige habituellement à improviser.
Cette idée conduit peut-être à regarder autrement la question européenne. Nous parlons beaucoup de stratégies : stratégie industrielle, autonomie stratégique, transition énergétique, intelligence artificielle, compétitivité, défense, innovation. Mais une stratégie n’est encore qu’une intention. Entre l’intention et la transformation se trouvent des individus, des entreprises, des administrations et des institutions capables (ou non) d’apprendre, d’expérimenter et d’agir. C’est peut-être ce que les crises révèlent le mieux. Elles ne créent pas miraculeusement les capacités, elles rendent brutalement visibles celles qui existaient, celles que nous avions négligées et celles qu’il faut encore construire.
Sombart nous aide à comprendre comment les grandes ruptures transforment le capitalisme. Burgess nous rappelle que leurs effets persistent longtemps après le choc initial. James pose peut-être la question la plus difficile : pouvons-nous conserver l’énergie de la mobilisation tout en nous débarrassant de la guerre qui l’a historiquement provoquée ? Pour l’Europe d’aujourd’hui, j’ai le sentiment que la réponse pourrait tenir en une ambition assez simple : ne plus attendre d’être contrainte pour devenir capable.
L’histoire ne nous dit pas comment y parvenir, mais peut-être nous apprend-elle quelque chose de plus modeste et peut-être de plus utile : les sociétés peuvent changer très vite lorsqu’elles pensent ne plus avoir le choix. Dans cette perspective, le véritable équivalent moral de la guerre serait peut-être d’apprendre à changer lorsque nous avons encore le choix.
Références
Burgess W. R. (1929), « Effects of the Abolition of War upon National Banking Policies », Proceedings of the Academy of Political Science 13 (2), 43–48.
Diebolt C., Diebolt R. et Mishra T. (2026), « Werner Sombart and the Deep Origins of Creative Destruction », Cliometrica 20 (3), 657–672.
James W. (1910), « The Moral Equivalent of War », International Conciliation 27. Based on a lecture delivered at Stanford University in 1906. Also published in McClure’s Magazine in August 1910 and The Popular Science Monthly in October 1910.
Schumpeter J. A. (1942), Capitalism, Socialism and Democracy, New York : Harper & Brothers.
Sombart W. (1913), Krieg und Kapitalismus, München und Leipzig : Duncker & Humblot.
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