Quand la gestion traversait le Rhin, ou l’étrange modernité du premier doyen
Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)
Citer cet article
Claude Diebolt « Quand la gestion traversait le Rhin, ou l’étrange modernité du premier doyen », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, septembre 2026.
En 1956, Paul Chamley, qui allait devenir le premier doyen de la Faculté des sciences économiques de Strasbourg, publiait dans la Revue économique un article au titre apparemment austère : « Théorie économique et principes de gestion des entreprises privées ».
Près de soixante-dix ans plus tard, ce qui surprend n’est peut-être pas tant ce qu’il écrivait que la facilité avec laquelle nous avons depuis appris à séparer les deux termes de son titre : la théorie économique d’un côté ; la gestion de l’entreprise de l’autre.
Une histoire européenne avant l’Europe
À bien y regarder, le texte de Chamley occupe une place singulière. À ma connaissance, il constitue l’une des tentatives françaises précoces de prendre véritablement au sérieux la tradition allemande de la Betriebswirtschaftslehre, non comme un simple ensemble de recettes destinées aux praticiens, mais comme un espace intellectuel situé entre théorie économique et observation concrète de l’entreprise.
Le problème de départ reste étonnamment familier. Théoriciens et praticiens ne parlent pas nécessairement le même langage. La théorie construit des représentations cohérentes de l’entreprise ; les dirigeants rencontrent une réalité qui ne se laisse pas toujours ranger dans les catégories prévues par les modèles. La Betriebswirtschaftslehre peut alors jouer un rôle d’intermédiaire : parce qu’elle regarde l’entreprise de l’intérieur tout en cherchant à systématiser ses pratiques, elle peut contribuer à construire une théorie à la fois plus réaliste et plus synthétique. Rien de très nouveau donc, a priori. Mais l’histoire devient plus intéressante lorsque l’on regarde d’où vient cette conversation.
En effet, Chamley prend soin de rappeler que la généalogie de la gestion des entreprises ne commence pas avec les business schools du XXe siècle. Il remonte aux recueils d’usages commerciaux établis dès le XVIe siècle par les maisons de négoce italiennes et allemandes, puis au développement de véritables traités intégrant notamment la comptabilité. Il mentionne même le célèbre Traité de Jacques Savary, qui devait devenir, écrit-il, un prototype pour « toute l’Europe occidentale ».
En Allemagne, l’étude et l’enseignement des méthodes de gestion des affaires privées entrent ensuite dans l’univers des sciences camérales. Puis vient l’autonomisation progressive de la Betriebswirtschaftslehre, son passage par les écoles de commerce, son institutionnalisation universitaire et, au début du XXe siècle, son renouvellement autour notamment d’Eugen Schmalenbach.
Chamley observe d’ailleurs qu’au milieu du XXe siècle cette tradition s’est considérablement enrichie par son rapprochement avec les sciences économiques, au risque, ajoute-t-il déjà, d’une certaine perte d’originalité et d’un formalisme croissant.
Cette histoire n’est donc pas celle de disciplines naturellement séparées. Elle est plutôt celle de frontières qui se déplacent. Et c’est peut-être là que Chamley devient particulièrement intéressant aujourd’hui.
Une vieille question : théorie ou pratique ?
Chamley ne célèbre nullement la tradition allemande sans réserve. Il en discute les limites. Il lui reproche parfois de réintroduire, après avoir observé la réalité de l’entreprise, des cadres théoriques trop conventionnels. Mais il perçoit également ce que cette tradition peut apporter à l’économiste : l’entreprise n’est pas un mécanisme passif répondant simplement aux signaux du marché. Elle agit, elle choisit, elle organise. Et surtout, elle affronte l’incertitude.
C’est probablement le passage de Chamley qui me frappe le plus aujourd’hui. Pour lui, l’incertitude n’est pas une imperfection périphérique que l’on pourrait progressivement éliminer du modèle. Elle appartient à la raison d’être même de l’entreprise privée. Mais l’entreprise ne se contente pas de s’adapter à un monde incertain. Elle participe à sa transformation.
Relu en 2026, le passage possède quelque chose d’étonnamment contemporain. Car ce n’est peut-être pas seulement une théorie de l’entreprise que Chamley cherchait. C’était déjà, d’une certaine manière, une réflexion sur l’action économique lorsque l’avenir n’est pas entièrement perceptible. Et cette question ne s’est certainement pas simplifiée depuis 1956.
Et l’Europe dans tout cela ?
À première vue, nous sommes assez loin des préoccupations européennes contemporaines. Je crois pourtant exactement l’inverse. L’Europe s’interroge aujourd’hui sur sa capacité à innover, à faire croître ses entreprises, à accompagner les transformations technologiques, à attirer les talents, à financer le risque et à préserver une certaine autonomie économique.
Paradoxalement peut-être, aucune de ces questions n’est exclusivement économique ou exclusivement gestionnaire. Une innovation n’existe pas seulement parce que les bonnes incitations macroéconomiques sont réunies. Il faut encore des entreprises capables de l’organiser. Une politique industrielle ne se résume pas à l’allocation de ressources. Elle rencontre des organisations, des entrepreneurs et des institutions qui doivent apprendre, décider et agir dans l’incertitude. Une technologie n’est pas davantage un choc exogène qui traverserait mécaniquement l’économie. Elle est adoptée, adaptée, parfois refusée, par des organisations composées d’individus possédant leurs propres connaissances, contraintes et anticipations. Et une stratégie européenne ne devient pas réalité simplement parce qu’elle a été formulée. Entre décider et transformer, il y a des organisations.
C’est peut-être ici que la vieille conversation au sein des Wirtschaftswissenschaften (sciences économiques et de gestion), entre Volkswirtschaftslehre (économie) et Betriebswirtschaftslehre (gestion), peut retrouver toute son actualité. Entre une politique économique et ses résultats se trouvent des entreprises qui doivent décider, organiser, investir, produire, apprendre, innover et prendre des risques.
Chamley écrivait déjà en 1956 que l’entreprise ne pouvait être correctement comprise dans un monde supposé transparent. Il appelait à une théorie réaliste de cette institution, susceptible d’articuler son fonctionnement interne avec les grandes questions de politique économique, y compris la fiscalité et les échanges extérieurs. Près de soixante-dix ans plus tard, la question demeure étrangement familière, et peut-être avons-nous parfois séparé un peu trop soigneusement ce que l’histoire avait longtemps fait dialoguer, à savoir les Wirtschaftswissenschaften.
Le Rhin comme passage
À Strasbourg plus qu’ailleurs, cette interrogation possède évidemment une résonance particulière. Le Rhin est une frontière. Mais il a toujours été aussi un passage.
Chamley appartient à cette histoire-là. Relire son article aujourd’hui n’est donc pas seulement rendre hommage au premier doyen d’une faculté strasbourgeoise ni exhumer une curiosité de l’histoire de la pensée économique et gestionnaire. C’est se souvenir que l’Europe intellectuelle s’est aussi construite par la circulation de traditions différentes, par leur confrontation et parfois par leur traduction réciproque.
À l’heure où l’Europe cherche de nouveaux chemins de croissance, d’innovation et de transformation, il n’est peut-être pas inutile de retrouver cette capacité à faire dialoguer ce que nos institutions académiques ont progressivement séparé.
Car l’Europe n’est peut-être pas seulement ce que nous devons construire demain. Elle est aussi faite des conversations que nous avons oubliées hier. Paul Chamley n’avait évidemment pas de réponse aux problèmes de l’Europe de 2026, mais il avait, je crois, conservé quelque chose de plus précieux : une question dont nous avons depuis appris à séparer les termes : comment penser ensemble l’économie et l’entreprise ? Voilà, à mes yeux et près de soixante-dix ans plus tard, l’étrange modernité du premier doyen.
Une dernière confidence
Il y a peut-être enfin une raison plus personnelle à cette relecture. Le premier livre de sciences de gestion que j’ai lu fut Einführung in die Allgemeine Betriebswirtschaftslehre de Günter Wöhe. J’en possède toujours, chez moi, l’édition de 1986. La suite de mon parcours m’a également ramené, de temps en temps, vers cette frontière entre économie et gestion, jusqu’à présider, de 2016 à 2021, la Section 37 « Économie et Gestion » du Comité national de la recherche scientifique.
Je n’imaginais évidemment pas, en ouvrant le fameux Wöhe pour la première fois, que cette vieille conversation m’accompagnerait aussi longtemps, ni qu’elle me ramènerait un jour, par un détour assez inattendu, à un article français de 1956 et au premier doyen d’une faculté strasbourgeoise.
Références
Chamley, P. (1956). « Théorie économique et principes de gestion des entreprises privées », Revue économique, 7(1), pp. 19-38.
Wöhe, G. (1986). Einführung in die Allgemeine Betriebswirtschaftslehre, 16., überarbeitete Aufl., Verlag Franz Vahlen, München.
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