Hercule Poirot à Bruxelles

Claude Diebolt, CNRS et Université de Strasbourg (BETA)

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Claude Diebolt « Hercule Poirot à Bruxelles », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, septembre 2026.

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Il y a presque dix ans, j’avais en charge d’organiser une session sur la preuve en sciences économiques à l’occasion des Entretiens de l’Association Française de Science Economique (2017). À l’époque, j’avais décidé de recourir à une comparaison un peu inattendue. J’avais proposé de regarder la science économique comme Agatha Christie construisait ses romans. L’idée pouvait sembler légère, peut-être qu’elle ne l’était pas tant que cela.

J’avais placé cette réflexion sous le patronage d’Alfred Marshall et d’une phrase tirée de ses Principes d’économie politique : « Ce ne sont pas les effets des causes les plus connues, ni les causes des effets les plus manifestes, qui ont d’ordinaire le plus d’importance. “Ce que l’on ne voit pas” mérite souvent beaucoup plus d’être étudié que “ce que l’on voit” » (Marshall, 1906, p. 136).

Chez Agatha Christie, tout commence généralement par un problème. Un cadavre est découvert. Nous connaissons le lieu, l’heure approximative du crime, la position du corps, l’identité de la victime. Des témoins parlent. Certains disent la vérité, d’autres mentent. Des objets sont retrouvés et des comportements intriguent. Bref, les faits s’accumulent.

Puis Hercule Poirot entre en scène. Alors que d’autres cherchent des indices à quatre pattes et la loupe à la main, Poirot regarde, écoute, pose quelques questions et fait bientôt quelque chose qui peut paraître profondément improductif : il s’assoit. Et il réfléchit.

Certains faits retiennent son attention. Il imagine une explication, puis une autre. Il en élimine certaines parce qu’elles sont incompatibles avec ce que l’on sait. Peu à peu, une hypothèse prend forme. Et c’est précisément à ce moment que Poirot se remet en mouvement. Il téléphone, envoie un télégramme, demande de vérifier une information dont personne ne comprenait jusque-là l’intérêt.

D’ailleurs, pourquoi aller consulter les registres de mariage des Bermudes pour résoudre un crime commis dans la banlieue de Londres ? Parce qu’une hypothèse particulière vient de rendre cette information pertinente. Les registres étaient là depuis le début, mais personne ne pensait simplement à les regarder.

C’est probablement ce que j’aimais dans cette histoire. La connaissance ne progresse pas seulement parce que nous accumulons davantage d’informations. Elle progresse aussi lorsqu’une question nous conduit vers une information que personne n’avait songé à rechercher.

Presque dix ans ont passé. En 2017, je ne pensais évidemment pas à l’Europe lorsque j’avais écrit ces quelques lignes. Et pourtant, en les relisant aujourd’hui, une question un peu étrange m’est venue : et si Hercule Poirot faisait un détour par Bruxelles ?

Certes, il ne s’agit pas de rechercher un coupable. L’Europe n’est pas un roman policier et ses difficultés ne résultent certainement pas de l’action d’un mystérieux personnage qu’il suffirait de démasquer dans les dernières pages pour que tout rentre dans l’ordre.

Mais la méthode de Poirot pourrait néanmoins nous apprendre quelque chose. Car s’il est une chose dont l’Europe ne manque pas, ce sont les indices.

Nous n’avons probablement jamais disposé d’autant d’informations sur nos économies et nos sociétés. Nous mesurons la croissance, la productivité, l’investissement, les dépenses de recherche, les brevets, les compétences, les performances éducatives, les émissions de carbone, les prix de l’énergie, les flux commerciaux, les investissements étrangers, les inégalités, les migrations, la démographie, les capacités industrielles ou militaires. Nous comparons les performances européennes à celles des États-Unis, de la Chine et du reste du monde. Nous construisons des indicateurs, des classements et des tableaux de bord. Nous produisons des rapports, identifions des écarts et fixons des objectifs.

À force, le diagnostic nous est devenu familier : productivité insuffisante, investissement trop faible dans certaines technologies, marchés de capitaux fragmentés, difficultés à faire grandir les entreprises innovantes, dépendances stratégiques, vieillissement démographique, problèmes d’attractivité et, dans certains domaines, décrochage scientifique ou technologique.

C’est là que je me dis que Poirot poserait peut-être une autre question : sommes-nous certains de regarder au bon endroit ? C’est ici aussi qu’Alfred Marshall redevient intéressant. « Ce que l’on ne voit pas » n’est pas nécessairement quelque chose de caché. Ce peut être quelque chose de parfaitement accessible que nos habitudes, nos catégories ou notre représentation du problème ne nous conduisent simplement pas à considérer.

Nous voyons les écarts de productivité entre l’Europe et les États-Unis. Mais voyons-nous aussi clairement l’enchaînement de décisions, d’institutions, d’incitations et de comportements qui les a progressivement produits ?

Nous voyons les entreprises technologiques européennes qui ne deviennent pas des géants mondiaux. Mais comment observer celles qui n’ont jamais été créées ?

Nous savons mesurer les investissements réalisés. Mais comment mesurer ceux auxquels nous avons renoncé ?

Nous comptons les chercheurs présents en Europe. Mais que savons-nous de ceux qui auraient pu venir, de ceux qui sont partis ou de ceux qui ont simplement décidé de construire leur avenir ailleurs ?

Nous mesurons les dépenses consacrées à la recherche et à l’innovation. Mais voyons-nous avec la même précision les chemins qui permettent à une découverte de devenir une innovation, à une innovation de devenir une entreprise et à une entreprise de devenir éventuellement une industrie ?

Nous savons compter les réglementations adoptées. Mais savons-nous observer ce qu’une réglementation empêche éventuellement d’apparaître ?

Voilà que Marshall devient étrangement contemporain. Ce qui existe laisse des traces et ce qui aurait pu exister en laisse beaucoup moins. Or une partie de l’avenir européen se trouve peut-être précisément dans ces absences : les entreprises qui n’ont pas été créées, les innovations qui n’ont pas été financées, les chercheurs qui ne sont pas venus, les capitaux qui ont choisi un autre continent, les coopérations qui n’ont jamais vu le jour, les décisions qui ont été différées jusqu’à ce qu’elles ne soient plus possibles.

Aujourd’hui j’irais peut-être même un peu plus loin. Peut-être existe-t-il aussi des choses importantes que nous ne voyons pas parce que nous n’avons pas encore appris à les regarder. Savons-nous, par exemple, mesurer la vitesse avec laquelle une institution apprend ? Deux pays peuvent consacrer la même somme à une politique et obtenir des résultats très différents, non seulement parce que leurs institutions diffèrent, mais parce que l’une expérimente, corrige ses erreurs et réalloue rapidement ses ressources tandis que l’autre persévère longtemps avant de reconnaître qu’un dispositif ne fonctionne pas. Nous mesurons volontiers les dépenses, mais nous mesurons beaucoup moins facilement le temps nécessaire pour apprendre que l’on s’est trompé.

En somme, savons-nous mesurer le coût de la lenteur ? Une décision prise trois ans trop tard apparaît malgré tout dans les statistiques comme une décision prise. Pourtant, dans les technologies où les avantages cumulatifs, les réseaux et les effets d’échelle comptent, trois années peuvent séparer un acteur qui construit un marché de celui qui tente ensuite de le rattraper. Peut-être faudrait-il donc mesurer non seulement ce que l’Europe décide, mais le temps qui sépare le moment où un problème devient visible de celui où une capacité nouvelle apparaît réellement.

Savons-nous mesurer la capacité à abandonner ? Nous évaluons les programmes lancés, beaucoup moins ceux que nous avons su interrompre parce qu’ils ne fonctionnaient pas. Pourtant, dans un monde d’incertitude, savoir arrêter une mauvaise idée est peut-être aussi important que savoir en financer une bonne. Une institution qui ne sait jamais renoncer finit par consacrer une partie croissante de ses ressources à son propre passé.

Savons-nous mesurer les connexions qui n’existent pas ? L’Europe possède d’excellentes universités, des chercheurs remarquables, des entreprises innovantes, des ingénieurs, des investisseurs et une épargne abondante. Mais l’important n’est peut-être pas seulement le nombre de chacune de ces ressources, c’est aussi la probabilité qu’elles se rencontrent. Combien de bonnes idées restent dans un laboratoire parce qu’elles ne rencontrent jamais le bon entrepreneur ? Combien d’entrepreneurs ne rencontrent jamais le bon financeur ? Combien de chercheurs, d’ingénieurs ou d’entreprises travaillent à quelques centaines de kilomètres les uns des autres sans jamais appartenir au même réseau ?

Nous comptons les nœuds, peut-être devrions-nous davantage regarder les liens manquants. Et puis il existe une question plus difficile encore : savons-nous mesurer ce qu’une société rend désirable ? Les talents ne s’allouent pas uniquement en fonction des salaires, ils répondent aussi au prestige, aux perspectives, à la liberté d’expérimenter, à la possibilité d’échouer et de recommencer, à la reconnaissance sociale accordée à certaines activités. Deux économies disposant du même nombre de diplômés peuvent produire des trajectoires très différentes selon que leurs meilleurs talents souhaitent devenir chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs, administrateurs, financiers ou autre chose encore.

En fait, j’ai le sentiment que nous mesurons les compétences disponibles. Nous mesurons beaucoup moins les directions dans lesquelles une société donne envie de les employer. Et voilà peut-être quelques-uns de nos registres de mariage des Bermudes, non pas des variables mystérieuses qu’un économiste génial finirait par découvrir, mais des dimensions que nos indicateurs habituels saisissent difficilement : la vitesse d’apprentissage des institutions, le coût du temps perdu, la capacité à abandonner, les connexions qui ne se font pas, les expérimentations qui n’ont jamais été tentées, la manière dont une société oriente ses talents, et peut-être aussi la confiance qui permet à des personnes qui ne se connaissent pas encore de construire quelque chose ensemble.

Cette dernière dimension est particulièrement difficile à saisir. Pourtant, l’Europe de demain dépendra peut-être moins du nombre de règles qu’elle saura produire que de sa capacité à rendre possibles des initiatives que personne n’a encore imaginées.

Comment mesure-t-on cela ? Je ne sais pas. Mais Poirot nous dirait probablement que c’est précisément une raison pour chercher. Son talent ne consiste pas à posséder davantage de faits que les autres. Les policiers disposent souvent des mêmes informations. Ce qui le distingue est la manière dont il les relie. Il possède une représentation du problème qui lui permet de distinguer l’indice décisif du détail secondaire et, surtout, d’aller chercher une information qui ne faisait pas encore partie du dossier.

Un tableau de bord, aussi sophistiqué soit-il, ne constitue pas encore une théorie du moteur. C’est peut-être ici que l’histoire entre dans l’enquête, non parce qu’elle contiendrait les solutions du présent, car l’Europe des années 1950 n’est évidemment pas celle de 2026. Le monde de Jean Monnet n’est pas celui de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de la transition énergétique et de la rivalité technologique entre les États-Unis et la Chine. Transposer mécaniquement les réponses d’hier serait une étrange manière de prendre l’histoire au sérieux.

Mais l’histoire possède une propriété irremplaçable : elle contient des observations que le présent ne peut pas produire. Elle nous donne des trajectoires. Elle montre les conséquences de décisions prises plusieurs décennies auparavant. Elle permet de comparer les intentions et les résultats. Elle conserve la trace d’expériences abandonnées, de compromis successifs, d’échecs, de bifurcations et d’occasions manquées. Elle permet surtout de distinguer ce qui vient d’arriver de ce qui vient réellement de commencer.

Nous parlons aujourd’hui d’autonomie stratégique. Le vocabulaire est contemporain ; la relation entre puissance économique et souveraineté politique l’est beaucoup moins. Nous redécouvrons la politique industrielle ; ses instruments changent, mais la question des relations entre État, industrie, technologie, concurrence et puissance possède une histoire beaucoup plus longue. Nous nous interrogeons sur notre capacité à attirer chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs ; là encore, les mots ont changé plus vite que la question. Nous parlons de résilience, de dépendances stratégiques ou de souveraineté technologique ; les relations entre ouverture, vulnérabilité et puissance accompagnaient l’histoire européenne bien avant que nous leur donnions ces noms.

Cela ne signifie pas que tout aurait déjà été pensé. Encore moins que tout aurait déjà été résolu. Cela signifie simplement que l’enquête a commencé avant nous et qu’un bon détective ne jette pas les anciennes pièces du dossier simplement parce qu’il dispose désormais d’un ordinateur plus puissant.

Chaque crise européenne semble pourtant ouvrir une nouvelle enquête. Puis survient une autre crise, avec d’autres mots et d’autres priorités. Peu à peu, nous pouvons perdre la mémoire des questions auxquelles les instruments précédents étaient censés répondre. Or j’ai la ferme conviction qu’une institution apprend non seulement lorsqu’elle trouve une nouvelle solution, mais aussi lorsqu’elle comprend pourquoi la précédente avait été choisie, dans quelles conditions elle avait fonctionné et pourquoi, parfois, elle avait échoué.

L’histoire n’est donc pas ici un supplément culturel à l’analyse économique. Elle fait partie de l’enquête. Elle oblige à regarder les séquences plutôt que les photographies, les transformations plutôt que les seuls niveaux, les mécanismes plutôt que les seuls résultats.

En 2017, lorsque j’avais fait entrer Hercule Poirot dans une discussion sur la preuve en économie, j’écrivais que l’un des avantages essentiels de la théorie était « d’orienter l’observation vers des régions auxquelles personne ne songeait ». Je crois toujours à cette idée, peut-être même davantage aujourd’hui. Notre capacité à produire, conserver et traiter des informations a considérablement augmenté depuis lors. L’intelligence artificielle va encore accélérer cette évolution. Nous pourrons rapprocher davantage de données, traiter davantage de textes, détecter davantage de régularités et probablement voir des choses que nous étions jusqu’ici incapables de voir.

Mais voir davantage ne signifie pas nécessairement comprendre davantage. Une montagne d’indices ne remplace pas une enquête. Poirot serait probablement ravi de disposer de nos bases de données, de nos moteurs de recherche et de notre intelligence artificielle. Je doute pourtant qu’il abandonne son fauteuil. À un moment, il faudrait toujours s’asseoir et réfléchir. Quel est exactement le problème ? Quelles observations permettraient de départager nos explications ? Que devrions-nous observer si notre raisonnement était correct ? Et, surtout, où faudrait-il aller le chercher ?

Pour l’Europe, la réponse pourrait se trouver dans un autre pays, une institution différente, une expérience qui a échoué, une politique abandonnée, une entreprise qui n’a jamais grandi, le parcours d’un chercheur qui est parti, une décision prise trop tard, une connexion qui ne s’est jamais faite ou simplement une période de notre propre histoire que nous ne regardons plus. Quelque part, en somme, dans nos propres Bermudes.

C’est peut-être finalement ce que Marshall nous rappelle. « Ce que l’on ne voit pas » n’est pas plus important parce qu’il serait mystérieux. Il l’est parfois simplement parce que nous avons pris l’habitude de regarder ailleurs. L’Europe n’a évidemment pas besoin d’un Hercule Poirot. Il n’y a pas de coupable unique à découvrir dans le dernier chapitre, pas davantage qu’il n’existe une solution spectaculaire permettant de refermer le dossier. Mais elle pourrait peut-être emprunter quelque chose à sa méthode : résister à la fascination pour l’accumulation des indices, prendre le temps de réfléchir à ce qui les relie et conserver suffisamment de curiosité pour chercher là où personne ne songe spontanément à regarder.

En 2017, j’avais convoqué Alfred Marshall et Hercule Poirot pour réfléchir à la manière dont les économistes construisent des preuves. Presque dix ans plus tard, je serais tenté de les réunir à nouveau autour d’une autre question : comment comprendre ce qui arrive à l’Europe ? Marshall nous conseillerait probablement de regarder aussi ce que nous ne voyons pas. Poirot nous demanderait d’abord de savoir ce que nous cherchons. Je ne sais pas s’ils parviendraient à se mettre d’accord sur le diagnostic européen. Mais je suis presque certain d’une chose : si leur raisonnement les conduisait vers les registres de mariage des Bermudes, ils iraient les consulter.

Qui sait, nous devrions peut-être en faire autant, car en Europe comme chez Agatha Christie, ce que l’on ne voit pas est parfois précisément ce qui permet de comprendre ce que tout le monde voit.

Références

Association Française de Science Economique (AFSE) (2017), « La preuve dans les sciences économiques », Entretiens de l’AFSE, conférence organisée le 7 novembre 2017.

Marshall, A. (1906), Principes d’économie politique, tome I, Paris, V. Giard & E. Brière.

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