Le découplage sino-américain : une désintégration systémique qui ne devrait pas avoir lieu
Meixing Dai, Université de Strasbourg (BETA) et CNRS
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Meixing Dai « Le découplage sino-américain : une désintégration systémique qui ne devrait pas avoir lieu », Bulletin de l’Observatoire des Politiques Économiques en Europe, vol. 1, 1, .
Durant plus de quatre décennies, l’axe sino-américain a constitué le cœur battant de la mondialisation. Cette symbiose, baptisée « Chimerica », a ouvert une ère de prospérité sous-tendue par une division binaire du travail : à la Chine, l’appareil productif à bas coût ; aux États-Unis, la maîtrise des capitaux, de l’innovation et l’accès au premier marché de consommation du monde. Ce paradigme, jadis jugé immuable, vole aujourd’hui en éclats sous la poussée d’un découplage (decoupling) stratégique américain. Loin d’être un simple ajustement conjoncturel, cette rupture redéfinit les rapports de force géoéconomiques et les chaînes de valeur mondiales pour les décennies à venir.
Fondements d’un découplage stratégique
L’origine de ce découplage dépasse les simples frictions économiques. L’offensive tarifaire de Trump en 2018 n’a été qu’un catalyseur ; la rupture est avant tout la manifestation d’une rivalité géopolitique et technologique bien plus profonde.
Historiquement, l’accession de la Chine à l’OMC en 2001 a précipité l’intégration symbiotique d’une économie chinoise — en mutation depuis 1978 — au bloc industrialisé. Ce cycle, nourri par les délocalisations occidentales en quête d’une main-d’œuvre rigoureuse et compétitive, a généré des excédents colossaux massivement réinvestis dans la dette souveraine américaine. Cette synergie a contribué à l’ascension fulgurante d’une économie chinoise forte d’une résilience institutionnelle, d’une stabilité sociale propice à la croissance et d’un capital humain dont la montée en gamme a complété l’avantage comparatif initial.
Ce paradigme d’intégration s’est délité dès lors que les États-Unis ont appréhendé la Chine non plus comme un partenaire, mais comme un concurrent systémique. La doctrine de l’endiguement s’est alors imposée, matérialisée dès 2011 par le « Pivot vers l’Asie » de l’administration Obama, alliant renforcement des alliances et redéploiement militaire en Asie-Pacifique. En réponse à ce tournant, la Chine a entrepris de diversifier ses débouchés via l’initiative « une ceinture et une route » en 2013. Ce projet vise à générer une valeur ajoutée globale et une prospérité partagée — une logique de croissance inclusive par opposition au jeu à somme nulle.
L’amorce du plan « Fabriquer en 2025 », en cristallisant la volonté de Pékin de conquérir la souveraineté technologique, a exacerbé l’anxiété de Washington face à l’érosion de son pouvoir hégémonique. L’interdépendance économique, autrefois moteur de croissance, s’est alors métamorphosée en vulnérabilité systémique pour les Américains. Le choc de la COVID-19 a parachevé cette mue : en exposant la fragilité des chaînes d’approvisionnement pour les biens critiques, la pandémie a imposé un basculement irréversible vers un nouveau paradigme de rupture.
Les effets sur les relations économiques internationales
Le découplage, bien qu’engagé, demeure un processus asymétrique et sélectif, loin de la fracture systémique que suggère le terme. Le front technologique en constitue le cœur névralgique : Washington multiplie les restrictions sur les semi-conducteurs de pointe, les logiciels de conception électronique assistée par ordinateur et les systèmes de lithographie avancés. Au-delà de l’impératif de sécurité, l’enjeu est de freiner l’ascension de la Chine dans les filières stratégiques de demain — IA, aéronautique, robotique, fusion nucléaire, énergie verte, informatique quantique et médecine de précision — véritables leviers de souveraineté et de captation de la valeur mondiale. Paradoxalement, cet endiguement fait office de catalyseur : il contraint la Chine à sanctuariser son autonomie par des investissements massifs dans les segments technologiques critiques, qu’ils soient déjà sous embargo ou sous menace de sanctions futures.
Sur le front commercial, le découplage est une réalité manifeste. Entre 2018 et 2024, la part chinoise dans les importations américaines s’est contractée d’environ 37 %, tandis que le poids des États-Unis dans le commerce extérieur chinois a diminué de près de 18 %. Les mesures adoptées par Washington en 2025 et les rétorsions de Pékin ne font qu’amplifier cette dynamique. Cette érosion bilatérale marque une recomposition géographique majeure : Pékin redirige activement ses exportations vers le Sud Global (Asie du Sud-Est, Afrique, Amérique latine) et l’Europe pour compenser ses pertes du marché américain, alors que Washington diversifie ses sources d’approvisionnement vers des partenaires tiers. Néanmoins, une part substantielle des produits exportés vers les États‑Unis depuis ces pays tiers — notamment le Mexique et le Vietnam — incorpore en réalité des composants chinois à forte valeur ajoutée, créant ainsi un « découplage de façade », plutôt que de fond, au profit d’une interdépendance indirecte.
Le découplage s’étend désormais à la sphère financière. Le durcissement réglementaire imposé par les autorités boursières américaines a précipité la radiation de plusieurs géants chinois des places financières de New York. Parallèlement, Washington restreint drastiquement les flux de capitaux vers les secteurs technologiques d’importance critique en Chine. Pour Pékin, l’arrestation de la directrice financière de Huawei, accusée d’avoir violé indirectement l’embargo américain sur Iran, a agi comme un révélateur brutal : le dollar est une arme géopolitique dont l’extraterritorialité place tout utilisateur sous coupe juridique américaine. Face à cette vulnérabilité systémique, la Chine accélère le déploiement de son système de paiements internationaux en renminbi, amorçant ainsi, à terme, une alternative monétaire qui pourrait ébranler l’hégémonie du dollar.
L’interdépendance profonde et complexe entre les deux puissances agit comme un frein à une rupture brutale. La peur d’une guerre commerciale totale avec de très graves conséquences négatives pour l’économie américaine finit par convaincre les États-Unis à accepter une trêve pragmatique fin 2025. Washington a bien mesuré le risque : une escalade tarifaire agressive pousserait Pékin à appliquer une mesure qui paralyserait des secteurs américains stratégiques — de l’intelligence artificielle (IA) à l’aérospatiale — , à savoir la restriction stricte de ses exportations de terres rares hautement raffinées, ainsi que des technologies et équipements de raffinage.
Implications pour l’ordre économique et géopolitique mondial
Les ondes de choc du découplage redessinent déjà l’architecture internationale de l’ordre économique et géopolitique avec des effets de répercussion importants. Économiquement, la fragmentation des chaînes de valeur ravive l’inflation aux États-Unis, clôturant l’ère de la désinflation importée de Chine. Pour les multinationales, ce repli est un péril financier : relocaliser vers des zones à faible productivité, à logistique inefficace ou à fort taux de rebut s’avère coûteux malgré des salaires bas, avec parfois des risques réglementaires et fiscaux importants comme l’illustre la menace d’amende de 38 milliards de dollars pesant sur Apple en Inde.
Géopolitiquement, la confiance érodée fragilise les piliers de l’ordre d’après-guerre, substituant un bilatéralisme transactionnel aux règles multilatérales. Par ailleurs, la course à la suprématie technologique fracture le monde en deux blocs numériques étanches, forçant les pays tiers à un alignement contraignant. En choisissant de se rallier à l’un des deux blocs, ces pays pourraient non seulement subir des coûts supplémentaires, mais aussi voir leurs relations économiques avec l’autre se dégrader.
Ce climat de tensions géo-économiques exacerbe les fragilités internes de nombreux États. Pour consolider un pouvoir fragilisé, certains dirigeants sont tentés d’instrumentaliser les périls extérieurs, cherchant dans la confrontation un levier de cohésion nationale et de légitimité politique. Au cœur de ce chaos systémique aux trajectoires imprévisibles, l’effet papillon devient la règle : la moindre étincelle locale, amplifiée par l’interdépendance profonde et complexe des chaînes d’approvisionnement, des marchés financiers, des réseaux sociaux et des alliances géo-économiques, peut désormais déclencher un ouragan aux conséquences planétaires.
Le rôle de l’Europe et les implications pour l’Union européenne
Prise en étau entre les États-Unis et la Chine, l’Union européenne (UE) marche sur une ligne de crête géoéconomique. Partenaire économique pivot des deux rivaux, elle ne peut ni suivre sans nuance l’un, ni ignorer la polarisation croissante du monde. Sa vulnérabilité, exacerbée par la fragmentation des chaînes de valeur, lui impose d’adopter une « autonomie stratégique » — un effort pour protéger ses intérêts essentiels sans rompre complètement avec la logique d’interdépendance qui a fait sa prospérité.
La réponse de l’UE se formule dans l’idée du « de-risking » (réduction de risque), nuance sémantique destinée à marquer une distance avec le découplage américain. Son objectif : réduire drastiquement les dépendances critiques — semi-conducteurs et matières premières — par la diversification plutôt que par la rupture. Si le European Chips Act incarne cette quête de souveraineté, l’arsenal anti‑coercition de l’UE reste une arme à double tranchant. En ciblant implicitement Pékin par un concept à l’ambiguïté calculée, son activation risquerait de déclencher des rétorsions massives, transformant une stratégie de protection en une menace économique majeure pour le Vieux Continent.
Cependant, le consensus sur le « de-risking » s’effrite face aux divergences d’intérêts des Vingt-Sept. Certains États, dont l’économie est profondément liée à la Chine, plaident pour la retenue, alors que d’autres, davantage alignés sur les priorités sécuritaires de Washington, réclament une ligne plus ferme. Cette division met en lumière le défi existentiel de l’UE : forger une position commune pour éviter d’être broyée dans l’étau sino-américain. L’enjeu est binaire : s’affirmer comme un véritable troisième pôle stratégique, ou assister au déclin irrémédiable de son modèle socio-économique et de ses ambitions géopolitiques.
Paradoxalement, le « de-risking » se mue en repli stratégique sur la Chine pour certains fleurons industriels, notamment allemands. Ce basculement est dû à la déshérence industrielle de l’Europe : l’explosion des coûts énergétiques, la lourdeur réglementaire et administrative, le manque de financement pour des projets risqués et un décrochage technologique structurel dégradent gravement le climat des affaires. Face à l’érosion de leur compétitivité sur leur propre sol, ces firmes reportent massivement leurs investissements vers la Chine, transformant un marché de diversification en sanctuaire de leur rentabilité voire de survie opérationnelle. Même des start-ups européennes exportent leurs ambitions vers la Chine : elles y trouvent une agilité administrative et un écosystème de capitaux qui permettent de concrétiser leurs projets à une vitesse inédite.
Les défis pour les superpuissances et le reste du monde
Ce processus de découplage impose des défis systémiques aux deux géants comme au reste du monde. Pour Washington, la poursuite de la souveraineté technologique et productive exige une mobilisation sans précédent de capitaux publics. Cette stratégie, qui associe barrières tarifaires et pressions diplomatiques sur ses alliés — exigeant des engagements massifs d’investissement et d’achat de l’UE, du Japon et de la Corée du Sud — suscite des méfiances stratégiques croissantes. L’arbitrage coût-bénéfice demeure périlleux : l’économie américaine peut-elle absorber ce choc sans provoquer une spirale inflationniste, et dispose-t-elle réellement du capital humain et des infrastructures critiques nécessaires à cette réindustrialisation ? Le pari se heurte surtout à une culture entrepreneuriale tournée vers l’enrichissement fulgurant, portée actuellement par l’IA et la finance dématérialisée liée aux crypto-actifs, qui privilégie les rendements à court terme au détriment des cycles longs et capitaux inhérents à toute réindustrialisation dans les technologies de pointe.
Si les États-Unis ont capté l’essentiel des gains de la mondialisation, leur économie demeure minée par une fracture distributive systémique. L’optimisation fiscale agressive des grands gagnants du système actuel prive les États-Unis des ressources nécessaires au soutien des laissés-pour-compte du modèle. Pire encore, les offensives tarifaires visant à précipiter le découplage menacent d’étouffer la croissance mondiale par un protectionnisme stérile. Elles risquent d’aggraver la précarité de nombreux Américains, pris en étau entre une inflation importée et la désorganisation profonde des chaînes d’approvisionnement.
De son côté, la Chine accélère sa transition vers une innovation technologique endogène et réoriente ses flux commerciaux vers les marchés non-américains. L’embargo de Washington a agi comme un puissant catalyseur de souveraineté, précipitant des investissements massifs dans les segments critiques autrefois inféodés aux technologies occidentales. Malgré une crise immobilière persistante, l’économie chinoise préserve une résilience relative grâce à la montée en puissance des « nouvelles forces productives » et à une expansion commerciale offensive vers le Sud Global et l’Europe. À moyen et long terme, les nouvelles forces productives pourraient compenser le déclin prévu de la main-d’œuvre et maintenir une croissance chinoise relativement vigoureuse.
Les nations tierces, prises en étau, naviguent dans des eaux géopolitiques dangereuses : rompre avec l’une des deux superpuissances serait économiquement suicidaire. Profondément intégrées aux chaînes de valeur mondiales, leurs économies encaissent directement les ondes de choc de la fragmentation. Leur habileté à équilibrer cet antagonisme déterminera leur place dans le futur ordre international. Toutefois, en cédant aux injonctions de Washington — notamment via des clauses d’exclusion ciblant Pékin —, ces pays risquent une dégradation durable de leurs liens avec la Chine, leur principal moteur de croissance depuis des décennies.
Le véritable enjeu, masqué par les guerres commerciales et technologiques, est la réconciliation entre une productivité exponentielle — portée par l’IA physique et la robotisation intelligente — et une répartition équitable de ses fruits. Ce dilemme recèle un risque systémique : une automatisation poussée à son terme, en supprimant massivement l’emploi, tarit la demande globale. Que reste-t-il du profit si la production devient autonome mais que le pouvoir d’achat s’effondre ? La maximisation individuelle des gains risque alors d’anéantir la base « collective » de la valeur, engendrant une spirale récessive. Pour briser ce cycle, les États doivent se muer en garant d’un revenu de base universel, financé non par l’endettement, mais grâce à une refonte fiscale radicale : démantèlement des paradis fiscaux, harmonisation mondiale des prélèvements et captation par les États d’une part significative de la rente technologique. La sortie des déséquilibres géoéconomiques présents et à venir exige de substituer une accumulation d’actifs publics à l’explosion des dettes publiques.
Conclusion
Le découplage sino-américain ne marque pas une simple inflexion économique, mais l’avènement d’un nouveau paradigme géoéconomique. Il constitue une lutte pour la suprématie technologique et le contrôle des flux de valeur à l’échelle mondiale. En réalité, cette confrontation sert d’exutoire à une impasse politique intérieure américaine. Incapable de corriger une fracture sociale profonde — creusée par des décennies de mondialisation et de financiarisation au bénéfice d’une élite restreinte et au détriment des classes ouvrières et moyennes —, Washington reporte sur la scène internationale la résolution de cette crise, en érigeant un adversaire géopolitique de substitution. Cette dynamique est toutefois accentuée par le débordement d’une compétition intense depuis les marchés intérieurs chinois vers les marchés internationaux, ce qui pousse inévitablement les Européens et d’autres pays à envisager leurs propres barrières défensives.
Ce basculement nous arrache au paradigme quarantenaire de la mondialisation pour nous précipiter dans une ère de fragmentation systémique. L’interdépendance fondée sur la confiance mutuelle, pilier de l’ancien ordre, capitule désormais devant une souveraineté érigée en absolu. La « sécurité nationale » y sert d’alibi à l’arbitraire, minant les fondements mêmes de la coopération internationale. Simultanément, l’éruption technologique — IA, aéronautique, robotique, fusion nucléaire, énergie verte, informatique quantique et médecine de précision — redessine les rapports de force géoéconomiques et met à l’épreuve les contrats sociaux hérités du siècle dernier. Dans ce chaos géoéconomique, le « decoupling » et le « de-risking » relèvent moins de la stratégie éclairée que du réflexe défensif face à l’effondrement de l’ancien ordre. Or, loin de brider l’essor chinois, ces mesures font office de catalyseur décisif pour son autonomie stratégique, accélérant ainsi, par un effet paradoxal, le développement de ses filières technologiques les plus critiques.
Les guerres commerciales et les embargos technologiques, reliques héritées de l’ère industrielle, s’avèrent totalement inadaptés aux mutations systémiques en cours. Conçus pour régir des flux physiques, ces instruments de coercition échouent à résorber les fractures économiques internes ou à relever les défis disruptifs de notre temps. Ce fossé croissant entre des leviers d’action archaïques et les impératifs de l’ère de l’IA — où la création de richesse devient potentiellement exponentielle — ne fait qu’exacerber l’instabilité mondiale. Faute d’une gouvernance mondiale à même de repenser la prospérité à l’âge algorithmique, les coercitions passées et présentes ne font qu’alourdir le fardeau des crises à venir.
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